15 juillet 2006

Lutetia - Pierre Assouline

Pierre Assouline m'invite à visiter les couloirs du célèbre palace parisien, Lutetia. J'avoue, j'étais inquiète car j'avais une image peu glorieuse du palace, un peu trop QG des nazis dans les années noires... Cependant, Pierre Assouline a su rectifier LA véritable histoire de Lutetia. Il y a un Avant, il y a un Après. Comme pour l'Histoire, celle de la France et des français, en somme. Il y a eu une époque heureuse, glorieuse, une autre France où on croisait écrivains, peintres, dandys, bourgeois et nobles à l'année, en résidence au Lutetia. Pierre Assouline sait admirablement faire renaître cet Autre Temps dans sa première partie, toute romanesque et toute cataloguée, par la succession des portraits, des us et coutumes des habitués, du grand cérémonial propre au Grand Hôtel.Viennent les années plus moroses avec successivement la guerre, la défaite et l'occupation des Allemands, installés à Paris. Prenant possession, siège et place dans les plus grands et beaux palaces de la Capitale. Mais étrangement, Lutetia gardera longtemps l'image de "vendu à l'ennemi" - pourquoi plus lui qu'un autre ?
Le personnage de Pierre Assouline s'interroge. C'est un ancien flic, désormais enquêteur au Lutetia, Edouard Kiefer, qui fait des fiches en secret, scrute, observe et obéit aux ordres. En 1945, c'est la vague des "déportés", désormais "rapatriés", qui afflue dans le Palace. Ce cortège de morts-vivants fascine d'horreur, glace le sang et ravive les fantômes disparus, connus, perdus. Kiefer se questionne sur son intégrité, tente de laver l'intégration allemande du Lutetia. Comme ses directeurs. Il faut affronter ces ombres, les faire parler, débusquer les traitres, retrouver les familles.

J'ai particulièrement aimé le soin scrupuleux apporté par P. Assouline pour donner corps et vie à un Hôtel tristement (et injustement) célèbre. S'appuyant sur les archives, les documents, les témoignages, tout reprend vie, forme et couleurs. Le tout bien emballé par une écriture élégante et sans défauts. Pour Pierre Assouline, il s'agit d'une "oeuvre de fiction inspirée par l'Histoire" - Lutetia est romanesque, historique, un peu des deux. Mais parfois, cette volonté de vraisemblance pêche sur l'émotion. Le début m'a souvent ennuyée, y trouvant dans l'étalage de cette société d'avant un aperçu de catalogue trop pointilleux. La suite m'a attachée, par intérêt pour l'époque. A paraître en format poche dans le courant du mois de juin 2006 - beaucoup moins cher pour s'y lancer !

Gallimard (430 pages)
Prix Maison de la Presse 2005

13 juillet 2006

Lady Oscar

Pour tous les accros de cette série qui a bercé mon enfance, il faut se procurer les deux coffrets de Lady Oscar. Plus qu'un dessin animé, c'est une fresque enlevée et rythmée d'un pan de l'Histoire de France : le règne de Louis XVI, l'étourdissante Marie-Antoinette et la révolution de 1789. Car il est bon de souligner combien le souci du détail historique a été respecté, traitant des moments clefs du règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette avec objectivité et simplicité. L'affaire du collier, notamment, fait figure d'un épisode remarquable, sans s'enfoncer dans l'invraisemblable ou la naïveté. Plus destiné à un public averti, presque, car on suit les aventures d'Oscar François de Jarjaye avec émotion et vibration. Née femme mais parée d'une destinée d'homme par la volonté de son père, Oscar fera ses premiers pas dans la garde royale, aux côtés d'une reine toute jeune et insouciante, qui rencontre l'amour en la personne de Fersen. Un beau triangle amoureux se dessine dans la première partie, suivi des déchirements des sentiments : Oscar tiraillée entre sa condition filiale et ses troubles émotionnels, Marie-Antoinette fantasque, Fersen beau, droit et juste, et dans l'ombre, fidèle à son amie d'enfance, André, sûr, fidèle et loyal. Car la partie 2 de Lady Oscar nous plonge vers le destin implacable de tous ces protagonistes. C'est donc une série poignante, sensible, parfois drôle et touchante, romanesque et historiquement vraisemblable. Un bon bain de jouvence, un doux retour vers l'enfance. Procurez-vous les deux coffrets de Lady Oscar, c'est incontournable ! Je déplore, toutefois, le générique japonais au lieu de la mémorable chanson de Marie Dauphin... Lady, Lady Oscar.. elle est habillée comme un garçon.. tralala.

Blue Bay Palace - Nathacha Appanah Mouriquand

L'action de "Blue Bay Palace" se passe dans "un pays né du crachat brûlant d'un volcan et dont le profil a été dessiné par les tempêtes et le soleil cardinal", un endroit qui n'est pas nommé, où règne une civilisation indienne, divisée par les castes, celles des riches et des pauvres, celles des touristes et des "indigènes". Blue Bay, c'est là où habite Maya, une jeune beauté de dix-neuf ans, qui appartient à la partie presque miséreuse du pays. Mais Maya travaille au Palace pour touristes fortunés, elle est hôtesse d'accueil et surtout, elle est amoureuse de Dave, patron d'un des restaurants du Blue Bay Palace. Elle n'a que seize ans lorsqu'elle le rencontre pour la première fois, qu'elle cligne des yeux en le voyant, éblouie par le soleil et par la beauté du jeune homme. Tous deux vont s'aimer pendant deux ans, en secret. Car Dave doit épouser une autre fille, une jolie héritière de la même caste du garçon. Mais c'est un entrefilet dans le journal local qui annonce à Maya l'horrible nouvelle !

L'histoire de Maya tombe dans le chaos : poignardée au plus profond d'elle-même, blessée et malheureuse, elle ne va pas remonter à la surface. Les eaux de la jalousie et de la rancune vont l'engloutir et c'est cette "autre" qui sera sa cible. Elle qui lui a tout pris : son amour, une grande et belle maison toute blanche suréquipée, avec voiture, chauffeur, jardinier, etc. Bien entendu son amant aussi va payer, car finalement ce n'était pas cette "solaire créature" qu'elle croyait avoir rencontrée. Maya souhaitait quitter son pays, partir en Angleterre, devenir fonctionnaire et travailler dans un bureau climatisé, bref échapper à cette existence, "fuir ces murs, ce village, ce pays où les horizons se resserrent, cette mer-prison, ces chemins tortueux, ce manque d'air, cette absence d'espace". Rejoindre une contrée où "il ne faut pas se marier selon les règles" et où "on peut aimer qui on veut"... La fatalité va agripper la jeune fille car "contre le malheur qui pousse et repousse encore au même endroit, il n'y a que le poison qui est efficace. Il faut l'éliminer à la racine".
En bref, c'est beau, très bien écrit, poétique et tragique, d'une violence passionnelle et irrémédiable. Absolument irrésistible, "Blue Bay Palace" est un magnifique voyage sur une terre inconnue, dictée par des codes qui brisent des coeurs, des familles et des rêves. J'ai adoré !!!!

Continents noirs des éditions Gallimard, 96 pages

Perturbations - Gisèle Fournier

Perturbations - Gisèle Fournier
Une étrangère, Louise R., est installée depuis l'hiver dans une maison aux larges du village, dans un coin retiré, où rares sont ceux qui s'y aventurent par hasard. Un jour, Louise R. est portée disparue. Et aussitôt toutes les spéculations les plus folles courent à son sujet. Dans un fouillis narratif, plusieurs personnages interviennent : Matthieu, épieur obsessionnel, son épouse Constance, jalouse, silencieuse et malheureuse, forcément, mais aussi le facteur, le cafetier, le propriétaire de la maison, etc. Tous s'y mettent, tous commentent à leur tour, car tous ont épié, suspecté, mitonné leurs petites versions personnelles mais personne ne dit rien. Et donc l'ambiance au village devient lourde, intense et vicieuse.
J'ai une nouvelle fois beaucoup apprécié lire ce roman de Gisèle Fournier, après avoir déjà lu "Non-dits", son premier livre. L'auteur a beaucoup de talent à préserver les secrets, faire planer les doutes et traduire les tourments de chacun en quelques pages. Ce condensé de rumeurs illustre ces sales atmosphères de villages reculés aux mentalités étriquées. Suite à un banal fait divers, les esprits s'échauffent et "Perturbations" en raconte tous les rouages sournoisement et efficacement.

Mercure de France, 114 pages

Mo - Marie Hélène Lafon

Mo - Marie Hélène Lafon
Mo est un fils à maman, du moins il vit auprès de sa mère, désormais veuve, il a trente-trois ans, célibataire, il s'occupe de tout dans le petit appartement. Même aux yeux de sa mère, c'est presque une honte de voir un homme s'occuper des tâches ménagères comme il fait ! Pourtant, Mo s'applique, il aime récurer, ranger, soigner les pieds de la mère, laquelle souffre et se plaint tout le temps. Elle a perdu un fils aîné, Mohammed, et a souhaité nommer le dernier né de la même façon, pour pallier le manque, mais selon ses dires, Mo n'est pas à la hauteur. C'est un homme solitaire, taciturne ou renfrogné. Il travaille au centre où il rencontre Maria, vendeuse à la ronde des pains. Fasciné par la jeune femme, il l'épie, la guette, s'émerveille et rêve à de belles histoires. Mais en réalité, les jours sont pluvieux, les gens se querellent et la famille est oppressante.

C'est un peu le thème du roman de Marie-Hélène Lafon : la famille, les liens noueux et les rapports haine/amour entre les membres. A un moment, un personnage déclare : "les mères voulaient faire pitié aux enfants pour les garder avec elles, elles n'avaient pas le droit, les enfants n'avaient rien demandé aux mères, eux". Les liens entre le fils et la mère sont complexes, l'auteur rode autour de l'idée, n'entre pas dans les détails à coup de références psychologiques mais sa façon feutrée, pudique et également crue rend le portrait réaliste et poignant. Mo est le personnage central, difficilement attachant mais non plus haïssable. Il a sa vie à lui, rythmée comme sur du papier à musique. Sa vision à lui est carrée, et il semble difficile pour Mo d'encaisser les colères. Il en a trop bavé et a trop contenu ses sentiments. Au final, cette lecture touche droit au coeur, elle est loin d'être mièvre ou misérable, mais elle est sensible à sa manière et la fin est saisissante ! A lire.

Buchet Chastel, 147 pages

Je t'aime beaucoup - Gabrielle Ciam

Je t'aime beaucoup - Gabrielle Ciam
Ce livre peut se prendre comme un plaidoyer contre l'homme et son incapacité à comprendre la femme, aussi bien sa compagne, sa maîtresse, son grand amour, ou tout le reste... Car entre la narratrice et cet homme beaucoup plus âgé, présentateur de la télévision, il n'y a aucun doute sur la maturité de l'un et l'autre. La femme est gagnante ! Même à dix-sept ans, lors de sa première rencontre avec lui, la jeune fille va décider elle-même du tournant de son existence, suivre les pas de cet homme qu'elle sait/devine indispensable pour les années à venir. Trois ans seront accordés à ce couple inégal, dans lequel l'un aime éperdument l'autre et accoure dès qu'il siffle, alors que celui-ci la bafoue dans des hôtels minables, la voit entre-deux, au-delà de sa vie maritale...

Non, ce n'est pas une banale histoire d'adultère, ni de romance à la Lolita. Car dans "Je t'aime beaucoup", la narratrice fait un travail d'introspection. Vingt-cinq ans ont passé quand elle revoit cet ancien amant, par hasard, elle l'aborde, prend un verre, se souvient du passé... Un ange passe, "quelque chose bouge en elle, un long ressac qui vient de loin, de profond" et réveille des souvenirs éteints. Entre l'émerveillement de la première fois, les désirs assouvis instantanément, la solitude, la colère, la méprise ou la jalousie... la narratrice aura plus d'une fois de la difficulté d'apposer le nom sur ... quoi ? cette histoire, liaison ou aventure ?..
C'est beau et simple. Gabrielle Ciam écrit sans tralalas, elle parle des histoires d'amour qui ont vécu, bouleversé les êtres mais "où va l'amour quand on n'aime plus?". Le roman tente d'y apporter une réponse, du moins une clairvoyance. Mais ces anciens amants se trouveront-ils en face ? Quand l'un dit : "Je t'aime beaucoup", et l'autre répond : "Tu sais, le beaucoup est de trop pour une femme de plus de quarante ans!"... on sourit, eh oui ! C'est le grand drame actuel : les hommes et les femmes ne se comprennent pas !

Arléa, 94 pages

Derrière le paravent - Caroline Pascal

Derrière le paravent - Caroline Pascal
Quand Benoît annonce à sa famille qu'il se marie, c'est le soulagement général chez ces catholiques pratiquants et bourgeois, aux sacro-saintes veillées de Noël chez l'oncle René dans son château en Normandie... Pourquoi un tel soulagement chez les Chaussain ? Car à trente ans, ce fils de bonne famille est un dépressif chronique et sa relation avec l'américaine Ann de Lanster se boit comme du petit lait. Longtemps parents, oncles et tantes se sont souciés pour lui, donc cette noce pascale est l'occasion de boucler la boucle. Presque.

Car dans les romans qui traitent des secrets de famille on s'attend bien entendu à débusquer des cadavres dans les placards ! Avec "Derrière le paravent" on s'étonne de la tournure des événements. Alors que la première partie est très lisse, proprette et très convenue, la deuxième partie "lâche les chiens" ! Les masques tombent - entre la mère qui boit du martini à longueur de journée, le père qui ne dit mot en fumant ses pipes immondes, l'oncle René pompeux et sirupeux... Au-delà de toutes convenances, il y a forcément simulacre et Caroline Pascal le prouve une nouvelle fois. Après "Fixés sous verre", elle creuse davantage les façades soignées qui se fissurent chez tout être respectable. Tout n'est qu'apparence, car "derrière le paravent" le rouge monte aux joues (honte ou colère, à choisir) ! Bref, un roman plaisant, cuit au bain-marie, avec une écriture volontairement ampoulée.

Plon, 214 pages

Ensemble, c'est tout

Ensemble, c'est tout - sort enfin en poche !

C'est chez J'ai Lu que le roman d'Anna Gavalda sort en format poche - dès le 3 octobre. Pour le prix raisonnable de 8.00 euros !
Dire qu'il a fallu attendre plus d'un an pour ça ! A la base, Ensemble, c'est tout est paru chez Le Dilettante en mars 2004 - pour le prix de 22 euros ! Le roman est donc sorti, a rencontré un formidable succès et les plus avides des lecteurs d'Anna Gavalda ont mis la main au porte-feuille ! Le bouche-à-oreille aidant, le livre a gagné du terrain et conquis de nouveaux lecteurs (??? - du moins, je pense).
Amère facture ? Non !!! Ce roman est un bonbon qu'on déguste avec délectation ! C'est l'histoire de quatre éclopés de la vie, qui vont apprendre à vivre ensemble, et former ainsi une tribu solidaire, bien plus fort qu'une famille - ils vont s'aimer, se serrer les coudes, être là - "ensemble, c'est tout" ! J'avais lu ce livre dès sa sortie et j'avais été dithyrambique à son sujet * ! Quand certains s'écriaient devant l'épaisseur du roman, avant même de l'ouvrir, j'ai clamé haut et fort que ces 600 pages étaient finalement bien peu ! Ce livre se dévore, s'avale en grandes goulées. C'est une lecture agréable sur la plage, certes, mais cela offre également un plaisir cotonneux pour l'hiver ! Ce livre parle d'amour, d'amitié, de la vie. C'est plus qu'une simple histoire pour romantique patentée, c'est un conte des temps modernes !

* "Ensemble, c'est tout" c'est l'histoire d'une "fée fragile, d'un chouan désarmé, d'un garçon taillé dans l'échine, d'une vieille dame couverte de bleus". Camille l'ange, Philibert le bon Samaritain, Franck l'écorché vif et Paulette la mémé au coeur tendre. Chacun nous touche, nous émeut. Ils nous livrent un magnifique spectacle de la vie, une comédie douce-amère où on se retient de pleurer (de joie). Alors, tout le temps : Camille dessine, Franck râle, Philibert bégaye et Paulette tombe. Les bleus à l'âme de ces quatre-là ont trouvé leur pommade !

Dieu a égaré mon numéro de téléphone

Dieu a égaré mon numéro de téléphone - Patricia Reznikov
Un jour, Hope, trentenaire parisienne, décide d'avaler le philtre d'amour qu'elle destinait à son ancien compagnon qui vient de la quitter. Effet secondaire ou pas, Hope perd le sommeil. Les jours vont passer, sans le passage du marchand de sable. Après avoir reçu un coup de fil inquiétant de son frère Arthur depuis New-York, elle décide de le rejoindre. Celui-ci affirme entrer en discussion avec des personnages illustres, comme Sitting Bull, George Washington, Mark Twain ou Edith Wharton. Cela fait des semaines qu'il est sous l'emprise envoûtante d'un transformiste, le dénommé Zaboldo.

Quel étrange univers ! "Dieu a égaré mon numéro de téléphone" est du n'importe quoi littéraire ! Mais c'est original, donc intéressant. Patricia Reznikov semble ainsi s'influencer d'un héritage de Kafka jumelé à Lewis Carroll. C'est tiré par les cheveux. Au départ, Hope, la parisienne insomniaque, commence à entendre les voix des gens endormis. Puis elle atterrit dans des théâtres de magie, des spectacles éclatants et burlesques. Ses rencontres sont sur la même lancée fantastique : un clône préraphaélite, une bête des bois, une vieille dame aux cheveux rouges, poète et linguiste émérite... Sans le savoir, elle va aussi découvrir un passé sur son père qu'elle ne soupçonnait pas. En bref, des phénomènes de foire et surnaturels jalonnent ce roman - c'est complexe, inédit en son genre et séduisant. Mais quelques longueurs d'épisodes farfelus alourdissent la bonne tonalité et l'innocence initiales - c'est juste un peu plombant.

Mercure de France, 206 pages

Carla on my mind - Cyril Montana

Carla on my mind - Cyril Montana
Une nouvelle fois, pas facile d'entrer dans l'histoire de Cyril Montana - on y saute à pieds joints et, instantanément, on se sent largué. Tout comme le héros débonnaire et réfractaire de ce roman. Un jeune parisien, tout ce qu'il y a de plus contemporain et caractéristique à son époque. Débauché et déprimé, speedé et floué, il sort d'une relation mal décatie. La source de son mal : Carla, "moitié beur, moitié italienne. Des grands yeux noirs, un charme incroyable et une tendance très nette à vouloir masquer sa féminité". Ces deux-là s'aiment, mais mal. Leur relation connaît des hauts et des bas, surtout des bas. Et cette fois-ci, la rupture semble franche et durable. Or, pas facile d'avaler la pilule et de consommer l'absence de sa dulcinée. Donc, pour tenter de l'effacer de son disque dur, il entreprend plusieurs magouilles, dont s'inscrire à un club de rencontres sur internet. Mais les cyber-liaisons sont autant d'épisodes cocasses et saugrenus qui peuplent la série de déconfitures de plus en plus envahissantes. Que ce soit au boulot, avec sa colocataire ou au coeur du métro parisien, le jeune narrateur rame sec. Même s'il s'échine à voler des vélos, il n'en sort pas moins qu'il pédale dans la semoule !

Pour la grande littérature, on repassera. "Carla on my mind" équivaut à du pur divertissement, avec un langage et un style très modernes, une tonalité à faire jeune et branché envers et contre tout. Les séquences sexe et drogues côtoient les épisodes d'amertume et déconfiture, à croire que ce soit indissociable. C'est juste ce que je trouve reprochable : la tendance trop facile à parler cru. Pourtant, comme pour "Malabar trip", j'aime beaucoup, je trouve que la lecture est agréable, plaisante et drôle, malgré tout.

Le dilettante, 156 pages

Cette nuit là - Issabelle Minière

Cette nuit là - Isabelle Minière
D'entrée de jeu, en tant que lecteur, on se sent apostrophé par le procédé narratif de ce roman : on nous donne du " Tu " de bout en bout du roman. Grande audace ! En fait l'auteur use cette forme pour interpeller l'héroïne, Lisa, victime d'un mari violent. Car Lisa est mariée à Clément, un homme charmant, aux boucles dorées, un homme très intelligent, aimé et respecté de tous. Un homme irréprochable. Sauf que cet homme-là a deux faces : un côté pile pour la ville, et un côté face pour son foyer. Clément n'est plus Clément, il devient un individu au regard noir, qui jette des éclairs et annonce l'orage. Un homme redoutable. Qui ne lève pas la main sur Lisa, non. Sa perversion va plus loin : il use des mots, il retourne les accusations, il insinue que c'est sa faute à elle, qu'elle le rend aggressif par sa faute. Lui est juste un peu coléreux. Sans plus. Alors, Lisa ? Coupable, responsable, victime consentante ?..

Isabelle Minière en dénoue tous les rouages, livre une spirale infernale. L'homme marié ne peut disposer de son épouse comme d'un objet. Abuser d'elle sans son consentement. C'est voler. C'est violer ! L'auteur fait mouche en déployant l'esprit retors du pervers contre la vulnérabilité de la jeune femme. Se taire, c'est consentir. La coupable, c'est elle. Elle ne peut priver d'un père à son enfant. Etc...
"Cette nuit-là" est remarquable : la mécanique de la manipulation mentale est saisissante d'effroi. C'est écoeurant, mais hélas si réel. Cette lecture est dérangeante, certes, mais ça existe. Et pis voilà.

Le Dilettante, 124 pages

Porte de la paix céleste - Shan Sa

Porte de la paix céleste - Shan Sa
L'histoire, ou plutôt le drame, d'Ayamei est d'être née à une époque troublée en Chine communiste. Née en 1968, elle a été élevée par une grand-mère, dont les pieds bandés la faisaient souffrir, alors que ses parents étaient envoyés dans un centre de rééducation. Ayamei a grandi dans la solitude jusqu'au jour où son chemin croise Min, un camarade d'école, avec qui elle va nouer une amitié fusionnelle. Cette amitié ne sera pas aux goûts des adultes, Ayamei et Min ne doivent plus se voir, se tenir séparés pour toujours !
Cette déchirure a façonné le parcours de la jeune étudiante, on le comprend, quand on la croise la première fois sur la place de la Paix Céleste (ou Tian an men), durant la nuit du massacre des étudiants contestataires au régime communiste. Apparaît alors un autre personnage clef du roman : Zhao le lieutenant chargé de partir à la recherche de la "criminelle" en fuite, dans un village de pêcheurs, dans la forêt... La jeune fille est insaisissable, le soldat la traque, lit son journal d'adolescente et les quelques feuilles qu'elle sème à tout vent; sans doute découvre-t-il une facette nouvelle, une perspective différente du conditionnement chinois, seule la toute fin du roman le dira !..
"Porte de la Paix céleste" est un roman riche, passionnant, qui commence sur un fait historique que l'auteur s'empare à peine. Shan Sa dévie son sujet, se fixe l'objectif de tracer un portrait en parrallèle de deux êtres que tout oppose et que le destin doit forcer à rencontrer. L'écriture est belle, influencée par la poésie, la description des chansons, des hymnes à la nature, aux légendes et transcende ainsi le personnage d'Ayamei, car comme dit la mère de la jeune fille, c'est "un oiseau indomptable qui mourrait si on l'enfermait". Un petit oiseau qui déploie ses ailes et laisse le souvenir fugace d'un esprit de toute beauté !

Folio, 146 pages

La bulle de Tiepolo - Philippe Delerm

La bulle de Tiepolo - Philippe Delerm
Dans une brocante parisienne, un homme puis une femme s'attardent autour d'un même tableau signé par le peintre Sandro Rossini. C'est la jeune femme qui en fait l'acquisition, l'italienne Ornella Malese. Rossini est son grand-père inconnu, que toute la famille a semblé renier. Le secret autour de ce personnage semble être des plus opaques et c'est finalement en compagnie d'Antoine Stalin, l'amateur de peintures italiennes, que la jeune écrivain, accessoirement enseignante, part sur les traces de son passé. Sur des sentiers parrallèles, Antoine rencontre un tableau de Tiepolo - El Mundo Nuevo - en relation avec le travail sur Vuillard qu'il cherche à accomplir, et il découvre ainsi le mystère d'une bulle qui reflète la vérité sur des pistes de lecture dans la vie de tout mortel.

Car dans "La bulle de Tiepolo" Philippe Delerm a mis en scène deux solitaires, Antoine et Ornella, qui unissent leurs errances respectives pour aller au devant des hantises du passé. Antoine a perdu sa femme et sa petite fille, Ornella combat le silence familial qui entoure leur héritage. Depuis le début jusqu'à la toute dernière phrase, que j'ai absolument vénérée, j'étais charmée, éblouie, conquise. Delerm n'est ni pédant ni redondant, il raconte une enquête des origines, via la passion de l'écriture et la peinture, et règle ainsi quelques comptes sur les succès d'estime qui partent en vrille et deviennent "phénomènes de foire", comme ce fut le cas pour sa "Première gorgée de bière". Il pond aussi quelques petites perles définissant justement la perception de toute création - "Cerner les métaphores secrètes d'une oeuvre, non pour l'expliquer, mais pour ouvrir des pistes de lecture, des rencontres possibles avec les questionnements les plus intimes des spectateurs, qu'on voit toujours de dos". Et concernant ce nouveau roman, le lecteur y retrouve toutes ces émotions et cette poésie simplissime, mais efficace. Un moment de lecture captivant et ensorcelant, dans les rues vénitiennes - détail non négligeable !

Gallimard, 119 pages

Vu - Serge Joncour

Dans "un petit village où il fait beau, l'avenue de l'église bordée de ses ombres, deux ou trois vues sur la fontaine qui glougloute, des accoudés qui trinquent sous les parasols anisés, la représentation même de la sérénité", vit une famille anodine dans un lieu-dit proche du trou paumé en rase campagne. Il y a le père, la mère, les trois enfants, sans oublier l'immortelle grand-mère dans son fauteuil roulant. En fait, cette famille a tout de la caricature des Bidochons - ce sont des gens simples, démunis, à la modeste ambition de paraître en une des journaux ! Et c'est pourtant vrai qu'ils les collectionnent, les unes. Ils sont mine de rien les champions involontaires des grabuges. La légende commence lorsqu'un boing se crashe dans le jardin, la carcasse devenant un aimant à touristes, "un genre de menhir qui n'avait pas la mérite des siècles". S'ensuit une série de guignes monstrueuses, mais finalement drôles pour le lecteur (je vous invite à lire ce livre pour en savourer les détails !).

Ce qui est décrispant dans "Vu" c'est la constante légèreté, l'absence d'effusions, de pathétisme ou de misérabilisme qu'on accole trop souvent aux gens de peu. Il y a un refus de se prendre au sérieux, aucun état d'âme (l'épisode du cochon l'atteste). Au début, en ouvrant le premier chapitre, j'étais décontenancée par la nonchalance du style du narrateur, mais en approfondissant on découvre davantage : "un rendu proche du pathétique, un lyrisme feutré d'un manque de vocabulaire, devenu encore plus poignant à cause de cela. Un style étincelant de lacunes, elliptique jusqu'à l'abscons, tout ce qui caractérise la naïveté docile des puissants illettrés". Et pour se jeter lui-même des roses, le narrateur ajoute : "un talent de plume, certes pas suffisant pour les académies, mais parfaitement adéquat pour témoigner, non pas de nos petites misères comme ils le font tous, mais de nos petits arrangements avec l'ennui". Forcément le charme opère, ces Bidochons de Serge Joncour sont trop délirants pour ne pas aller à leur rencontre et accepter "une petite mousse". Et si d'aventure vous croisez en chemin l'Ampoule, autrement dit le journaliste Jérôme Marchetout, il vous expliquera, lui ...

Folio, 192 pages

11 juillet 2006

Claire Castillon

J'ai découvert Claire Castillon par la lecture de ce roman et j'avoue avoir été séduite sur le champ. J'ai trouvé qu'elle avait une manière très particulière de traiter ses sujets : elle mêle la puérilité à la dérision, le martyr à la jouissance... Bref on hésite souvent à savoir si ces personnages se font souffrir par plaisir, si leurs douleurs sont des caprices ou des peines sincères. C'est donc tout un embroglio qui est épatant ! L'héroïne de "Je prends racine" n'est pas une version française de Bridget Jones, non ! C'est une pauvre fille pathétique à qui il n'arrive que des déveines, mais on ne peut s'empêcher de sourire car on se demande si franchement elle ne les cherche pas ou ne les provoque pas un peu ! C'est tout un jeu de remise en question sur la sincérité et la perversité qui est drôle. Claire Castillon est une jeune femme au grand talent !

J'ai donc suivi mes lectures de Claire Castillon avec "Le grenier" qui exacerbe les passions : est-ce un roman ragoûtant, dans l'air du temps, touchant ou désespéré ? Bref, ouvrez ce livre et prenez la confession de son héroïne telle qu'elle vous convient. Une chose est sûre : l'indifférence n'est pas au rendez-vous ! Qu'on soit ému ou éberlué, on se pose des questions sur la folie latente de la jeune femme. Doit-on tout absorber de l'être aimé pour obtenir de lui son amour absolu, son retour au bercail et sa fidélité à tout jamais ? C'est certainement excessif mais c'est une volonté de taper du poing sur la table. A la manière d'une gamine prête à bouder : regardez-moi, je m'éteins à petits feux ! L'auto-destruction de la jeune amoureuse frôle très souvent l'insensé et l'inconscience, mais est-ce après tout une façon de moraliser ce roman ? Je ne crois pas que Claire Castillon tenait spécialement à engendrer un tolé moralisateur sur la psychopathie de son héroïne. Après tout, elle met en scène une jeune femme fragile, écorchée et qui se bousille pour mieux se sentir vivre. Bon, c'est une approche tordue et détournée... mais c'est percutant et ça touche le lecteur, donc je crois que c'est signe d'un potentiel littéraire ! A suivre ...

Bon, "La Reine Claude" est le roman qui m'a le moins emballée dans ce qu'a publié Claire Castillon jusqu'à présent. J'étais déçue. Sans doute mon attente était trop grande, puisque j'avais de plus en plus apprécié l'auteur au fur et à mesure que je lisais ses romans. Dans "La Reine Claude" j'ai trouvé que c'était brouillon, confus et presque noir. Proche de la mélancolie et du désespoir. Cette fois-ci, ça semblait terriblement réel. Je n'avais pas l'illusion du second degré, de la subtilité moqueuse qu'elle usait auparavant. Je me suis sentie happée par cette marmelade, la lettre d'une amoureuse pour son homme, présentateur célèbre de tv, qui est atteint d'une tumeur au cerveau. Une lettre d'amour pour un homme qui abuse de son charme télévisuel, ce qui fait souffrir en silence la jeune femme, etc. Bref là j'ai moins adhéré et j'ai été déçue. Sentiment trop proche de la noirceur, d'une descente vers les abîmes, et sensation d'une confusion générale du début à la fin. Bref ... Après ce roman, Claire Castillon quittait les éditions Anne Carrière pour signer chez Fayard où elle produira l'excellentissime "Pourquoi tu m'aimes pas?" !

Comme toujours chez Claire Castillon, le style est cruel, jamais pathétique, les personnages sont des êtres vicieux, mais jamais tordus. Ici, le héros est donc vicieux, cruel, intelligent.. bref une tête à claque très attachante. Pour lui, l'amour coule de source. Couvé par sa mère depuis son enfance, il n'accepte pas d'être bafoué par son père et décide de se venger. Mine de rien. Pris dans l'engrenage, il va grandir en croyant pour acquis l'amour d'une jeune fille, qui bien sûr ne l'aime pas. Mais pour notre héros, c'est impensable... Un roman dérisoire, cruel mais assez drôle ! Qu'on aime ou pas, ça vaut le coup d'oeil !

"Vous parler d'elle", c'est parler d'une jeune fille sans nom, qui parle d'elle à la première personne. C'est une enfant qui se réfugie sous le toit de sa maison, sous le toit de son enfance. De là, elle se cache et guette les bruits dans la maison. Et tour à tour elle va dégainer une litanie de souvenirs, de désordres réels ou imaginaires, de songes, de désespoirs. Bref, on ne sait plus trop si l'on est dans le vrai ou l'irréel. C'est ça le problème. Cette jeune fille parle de sa famille : une maman chérie qui travaille à la pharmacie, en habit de bourgeoise et les ongles peints de vernis. Un papa que sa soeur et elle se disputent l'amour absolu. Un petit frère qui souffre d'une paralysie du palais et ne peut plus parler pendant des années. Et puis il y a aussi les amours, essentiellement le Menteur. Et de cet homme, elle souhaiterait s'en débarrasser, régler ses comptes et se montrer la plus forte.C'est bizarre, à la fois bouleversant et dérangeant. L'univers de Claire Castillon est bizarroïde, on s'aime trop fort, on se venge par coups bas et on se déteste à vie. On ne pardonne rien, jamais, et puis on s'en veut, on supplie d'être pardonné, en rampant. C'est proche de la perversion, mais c'est écrit en toute innocence. Comme si on n'y pouvait rien et qu'il fallait s'en excuser.En somme ce roman, c'est la libération de cette narratrice de ses vieux démons, ses "pouilleries" comme elle dit. Elle les dépose, s'en débarrasse. Trop contente car ils l'habitent depuis trop longtemps. Et trop, c'est trop. Au lecteur, donc, de s'en saisir et de les prendre, les porter, mais ça ne leur ira pas car ce sont celles d'une autre. Evidemment.

Elle est moi - Vincent de Swarte

Vincent de Swarte est un personnage de roman - il est écrivain, il a quarante ans et il est marié depuis dix ans à Anne. Depuis le premier jour de leur rencontre, c'est clair qu'ils s'adorent. C'est fusionnel entre eux, c'est la symbolique du mythe de Platon (la complémentarité de deux êtres). Est-ce la suite logique ? Car sorti d'une violente crise d'urticaire, Vincent se réveille avec le sexe d'une femme ! Toute la panoplie féminine le pare : les sautes d'humeur, les menstruations, le besoin de tendresse et le côté lunaire.

Faut-il être un homme pour imaginer de pareilles choses ? A un passage, Vincent émet la théorie que toutes les petites filles cherchent à uriner comme un garçon, c'est un comportement classique, dixit Freud. Pourtant, autour de lui, personne n'a eu cette lubie ! Et bien non, on naît femme, on le reste et c'est tout. Si demain je me "mute" en homme, je ne l'aurais pas cherché ! J'ai trouvé ce texte complétement délirant, mais un peu trop. Au démarrage, Vincent est un bon gars sympathique, amoureux romantique, drôle et pataud. Sa mutation rend progressivement la lecture plus exagérée, la fraîcheur du début est larguée ! Dommage, j'étais pétrie de bons sentiments pour ce couple moderne, dont l'existence paraîssait si vraisemblable. Je crois que Vincent a trop voulu accepter la part féminine cachée en lui, mais c'est une pilule amère à digérer. Son parcours pour "accepter" cette transition est longue, très longue, carrément trop longue; j'ai zappé vers la fin - c'est franchement regrettable.

Denoel, 204 pages

Commentaires

bien vu !:)mais as tu ri ? moi au debut j'etais pliée !
Ecrit par : yansor 02 septembre 2005
Moi aussi j'ai bien rigolé au début ! Mais après... :-( .. bof, bof... Dommage !
Ecrit par : Clarabel 02 septembre 2005
chère Clarabel, le thème de la transformation en littérature n'a rien de délirant, c'est même un grand classique. Relisez la mythologie (tirésais); Orlando de Wolf, Seraphita de Balzacdocteur Jekyl et mister Hide, Dracula, Frankenstein,Wil Self, Le sein de philip Roth, Kafka, etc.. Je m'arrête là.QUant à ma part féminine, elle n'a sens que pour conjurer chez moi une tendance macho assez développée....A part ça j'aime bien votre siteSUr la photo, vous ressemblez à Marylin Monroe....Bien à vous, vincent de swarte
Ecrit par : viencent de swarte 05 septembre 2005
D'abord je mets le lien pour "Seraphita" de Balzac pour les intéressés :http://cristofg.free.fr/Balzac%20Honor%E9/S%E9raphita.htm
Ecrit par : Clarabel 05 septembre 2005
Ensuite, bonjour et merci pour votre intervention !... J'espère n'avoir pas été trop revêche sur votre livre et je ne tiens pas à vous vexer ! Bon, en fait, j'aimais beaucoup le début du livre et j'étais tellement accrochée à cette bulle que plouf d'un coup.. j'ai reçu une gifle de déception ! Je vous en aurais presque voulu de m'avoir larguée en route !.. Quand j'emploie le mot "délirant", ce n'était pas péjoratif. J'évoquais la pêche qui ressortait, surtout au début ! Le personnage de Vincent est franchement drôle etc.. J'aimais bien son caractère et je pensais qu'il allait pouvoir mieux "gérer" la situation, mais honnêtement je reconnais que c'est une métamorphose assez / carrément flippante ! blurp. Et j'avais déjà lu "Seraphita" de Balzac, mais voulez-vous savoir ?.. j'en ai le souvenir d'un livre d'horreur !!!???! .. je dois y replonger pour pointer le doigt sur ce qui m'a marquée à ce point-là !!!! Au moins, votre livre m'a fait sourire - avant de râler, oups. Bien amicalement & merci pour vos compliments !!! Surtout revenez me rendre visite !! ça fait plaisir !!! ;-p
Ecrit par : Clarabel 05 septembre 2005
clarabel; c'est toi sur la photo ? moi aussi j'ai cru que c'etait MM :)
Ecrit par : yansor 05 septembre 2005
Je suis morte de rire !Je vous confirme qu'il s'agit bien de Maryline sur la photo, c'est un de mes avatars ailleurs aussi.Clara est brune, mais certainement aussi jolie !;o)Ensuite tu as sorti les pagaies Clara pour répondre à Monsieur de Swarte :o)))Je te taquine, je connais ton honnêteté foncière, et Tatiana avait déjà fait un très joli commentaire, beaucoup plus enthousiaste, de Elle et moi qui m'avait déjà à l'époque (Avril) fait noter ce titre. Pas encore lu par contre, mais ma curiosité est bien piquée, pour le coup.
Ecrit par : Cuné 05 septembre 2005
... Oui c'est bien Marilyn - j'adore trop !!!... et oui je suis brune / disons rouquine... hihihi..... merci cuné !.. en effet: rame rame la petite !.. pff..
Ecrit par : Clarabel 05 septembre 2005
Chère Marylin ClarabelPas vexé pour un sou, je suis ouvert aux critiques, étant moi-même très critique avec moi ....et les autresA bientôtV. deswarte
Ecrit par : vincent de swarte 14 septembre 2005
Et bien c'est tant mieux pour tous les deux !!! :-DEt puis je lirai d'autres livres de vous - faut pas croire !!! ;-)Au plaisir !..
Ecrit par : Clarabel 15 septembre 2005

Ensemble, c'est tout - Anna Gavalda

C'est chez J'ai Lu que le roman d'Anna Gavalda sort en format poche - dès le 3 octobre. Pour le prix raisonnable de 8.00 euros !

Dire qu'il a fallu attendre plus d'un an pour ça ! A la base, Ensemble, c'est tout est paru chez Le Dilettante en mars 2004 - pour le prix de 22 euros ! Le roman est donc sorti, a rencontré un formidable succès et les plus avides des lecteurs d'Anna Gavalda ont mis la main au porte-feuille ! Le bouche-à-oreille aidant, le livre a gagné du terrain et conquis de nouveaux lecteurs (??? - du moins, je pense).

Amère facture ? Non !!! Ce roman est un bonbon qu'on déguste avec délectation ! C'est l'histoire de quatre éclopés de la vie, qui vont apprendre à vivre ensemble, et former ainsi une tribu solidaire, bien plus fort qu'une famille - ils vont s'aimer, se serrer les coudes, être là - "ensemble, c'est tout" ! J'avais lu ce livre dès sa sortie et j'avais été dithyrambique à son sujet * ! Quand certains s'écriaient devant l'épaisseur du roman, avant même de l'ouvrir, j'ai clamé haut et fort que ces 600 pages étaient finalement bien peu ! Ce livre se dévore, s'avale en grandes goulées. C'est une lecture agréable sur la plage, certes, mais cela offre également un plaisir cotonneux pour l'hiver ! Ce livre parle d'amour, d'amitié, de la vie. C'est plus qu'une simple histoire pour romantique patentée, c'est un conte des temps modernes !

* "Ensemble, c'est tout" c'est l'histoire d'une "fée fragile, d'un chouan désarmé, d'un garçon taillé dans l'échine, d'une vieille dame couverte de bleus". Camille l'ange, Philibert le bon Samaritain, Franck l'écorché vif et Paulette la mémé au coeur tendre. Chacun nous touche, nous émeut. Ils nous livrent un magnifique spectacle de la vie, une comédie douce-amère où on se retient de pleurer (de joie). Alors, tout le temps : Camille dessine, Franck râle, Philibert bégaye et Paulette tombe. Les bleus à l'âme de ces quatre-là ont trouvé leur pommade !

Petite révision du ciel

Vincent quitte son job et son épouse parfaite, Gisèle, après dix ans de bons et loyaux services. Notre homme a décidé de mettre sa vie en stand-by et d'y réfléchir un peu. Passés les trois premiers mois de la rupture, Gisèle a enfin digéré la pilule et lui adresse une lettre d'adieu. Lui va s'isoler dans un petit appartement pour faire le point : sa relation idyllique avec la première femme de sa vie, son ascension professionnelle, son enfance auprès de parents qui semblent n'avoir pas désiré sa venue, ses amis, sa collègue Jenny et surtout Sophie, une jeune femme qu'il rencontre un soir au cinéma et avec laquelle il passe une nuit torride, sans penser à rappeler les jours suivants, mais au moins bien peser l'affaire, ultérieurement. En bref, et en courts chapitres, qui rappellent à la fin un principe mathématique qui jalonne son parcours introspectif, Vincent est un homme d'une trentenaine d'années, intelligent et clairvoyant, en bute avec lui-même. Le roman d'Elisa Brune offre un portrait de toute transparence, révélant les failles des relations amoureuses, comment une épouse parfaite peut finalement paralyser son compagnon. Dix années qui aboutissent dans le mur. Pourquoi, comment... Vincent ne cherche pas à comprendre, un peu à expliquer, essentiellement à ressasser. Personnellement j'ai apprécié ! J'ai lu de bout en bout ce roman en me délectant des théorèmes philosophiques ou mathématiques sur des éléments ordinaires de la vie - sociale, professionnelle et amoureuse. Ecrit par une femme, dans la peau d'un narrateur masculin, ce roman est brillant. Ponctué aussi de quelques touches érotiques, c'est un livre qu'on trouve par hasard dans sa bibliothèque. J'avais déjà lu d'Elisa Brune un roman qui s'appelle La tentation d'Edouard mais je l'avais trouvé un peu trop emphasé. Par contre je suis complètement charmée par "Petite révision du ciel". Après recherches, j'ai découvert qu'il existait une "suite" avec Vincent - "Les Jupiters chauds". Il me tarde donc d'en savoir plus ! Avant de conclure, j'ai aussi trouvé une similitude dans ce roman avec les premiers livres d' Alain de Botton.

Xavier Houssin

16, rue d'Avelghem

Quel merveilleux écrivain, ce Xavier Houssin ! Déjà j'étais sous le charme avec "La ballade de Lola", premier roman bouleversant sur la disparition d'une fillette sur le chemin d'école. Avec "16 rue d'Avelghem" l'auteur renoue avec la sensibilité. Suite à la destruction du quartier de son enfance, le narrateur fait revivre cette maison d'un quartier de Roubaix, là où ses parents et leurs nombreux enfants ont emménagé jusqu'à la fin. La fin d'une vie, merveilleusement et à juste dose racontée. Beaucoup de pudeur, d'émotion fine. En des phrases courtes, presque lancées à la mitraillette, l'histoire découle son tapis rouge et met en scène un couple de gens ordinaires dans un quartier des corons près des usines de textile. C'est tout un pan de vie, toute une époque qui revoit jour. La vie de cette famille, les Lapierre, est bouleversante par ses petits riens et ses ordinaires qui font un grand tout. On tourne les pages, avide de connaître davantage de leurs vies. Les joies, les peines, les doutes, les peurs.C'est très beau. C'est hélas très court mais ce livre s'inscrit dans la lignée des beaux petits romans inoubliables. A saisir !

Buchet Chastel, 153 pages

La ballade de Lola

Trop court mais chargé d'émotion brute, "La ballade de Lola" donne la parole à un papa dont la petite fille a brutalement disparu sur le chemin de l'école. Un matin, comme ça... Sans traces, sans indices, sans témoins. Une petite fille de neuf ans disparaît de la vie de ceux qui l'aiment à moins de deux cents mètres du domicile.
Sous forme d'une marelle, ce père retrace son désir d'enfant, la naissance de la petite Lola et les années qui ont suivi jusqu'à ce matin maudit et tragique. Laissant seuls deux parents inconsolables, mortifiés et forcément qui vont se déchirer.
Xavier Houssin nous dépeint avec une très grande justesse la douleur d'un père, le chagrin des parents qui perdent un enfant soudainement, et puis le silence, l'attente, l'envie de comprendre et d'accuser. "La ballade de Lola" est un petit roman de seulement 75 pages qui déverse une émotion foudroyante. Comment se relever d'une telle détresse, d'un tel désarroi ?..C'est beau et grave. D'une effroyable justesse. "La ballade de Lola" laisse une trace indélébile chez le lecteur.

Buchet Chastel, 75 pages !...

Méfie toi des fruits - Anna Rozen

Elle (sans prénom, laquelle tâche nécessite près de vingt pages pour planter le décor !) a un mari, un amant et un ex. Elle souhaite avoir un enfant avec l'amant, au grand dam de l'ex et dans le dos du mari. Elle rêve d'une osmose idyllique entre son amant, son homme et tous ceux qui comptent dans sa vie. Difficile !.. S'ajoute également un électron libre, Louis, le correspondant sans visage, qu'elle refuse de rencontrer. Car elle est l'esclave de ses désirs, fulgurants, omniprésents et envahissants !

Bref, cela donne un joyeux melting-pot et un mélange savoureux et très original sur la théorie du Prince Charmant. Oui, tout ça pour ça - en conclusion. La fin est plus qu'hâtive, c'est franchement décevant. Jusqu'alors le roman était pétillant, donnait un ton fantasque et neuf. L'idée autour de prince charmant inexistant n'est pas nouvelle, mais Anna Rozen avait réussi à la présenter de manière différente, un rien excentrique. J'étais étonnament charmée par son bric-à-brac d'histoire, de romance, de nota bene de l'auteur herself, et des gens autour. C'était nouveau et pourtant la fin a un goût de va-que-je-te-pousse-vers-la-sortie. Dommage.

J'ai lu.

Camping - Abdelkader Djemaï

Le jeune narrateur de "Camping", âgé de 11 ans, serait-il son auteur, Abdelkader Djemaï ? Cela n'a pas d'importance si oui ou non, finalement... Car dans ce roman, c'est l'histoire d'un souvenir d'enfance, de ses premières vacances au camping de La Marmite à Salamane, avec ses parents, ses deux soeurs. Un camping "zéro étoile", fait de bric et de broc, haut en couleurs, où l'on y rencontre un panel de personnalités fort originales : un garçon du même âge, Kinder Bueno, sa grand-mère fortunée dont le commerce florissant se terre sous sa tente, le gardien du camping, les pompiers, le vendeur de beignets, et aussi Yasmina, le coup de foudre, le premier amour ! En un été, le jeune garçon porte son regard amusé et lucide sur ses comparses. Au loin gronde la rumeur des futures élections, annonciatrices de grands chamboulements, mais pour l'heure c'est le mois de juillet, c'est l'été... Soleil, mer et indolence sont au programme. Dans un an, c'est promis, toute la famille du garçon reviendra au camping - mais l'ambiance aura changé...
Petit livre, 120 pages, trop court mais drôle, touchant, attachant.

"Camping" est un pan du quotidien de l'Algérie, avant l'heure des religieux extrêmistes. Avant le chaos. Cet été est un moment de calme, de douceur, de clins d'oeil aux familles qui profitent de leurs vacances, avec leurs maigres moyens, avec leurs bidons d'huile, un foulard ou un journal sur la tête, la pudeur en plus de ne pas baigner cuisses et poitrines dans la mer... Vu par un enfant, ce portrait est beau et indulgent. Un peu nostalgique aussi, avant "l'été de cendres" (comme le conclue l'auteur). NB : Un livre du même nom est d'ailleurs paru cinq ans avant celui-ci.

Abdelkader Djemaï

Ceux d'à côté - Laurent Mauvignier

Claire et Catherine étaient voisines de palier, elles sont devenues amies, très proches et grandes confidentes. Puis, Claire a rencontré Sylvain et tous trois ont continué leur petit bonhomme de chemin, coudes serrés et nez au vent. Et puis, un jour, Claire est suivie par un inconnu jusque chez elle et se fait violer. Catherine, à côté, n'a rien entendu. Elle s'en veut mais tente aussi de redonner courage et espoir à son amie qui décide de déménager. Catherine constate ainsi le vide immense qui se recrée, qui la noie à nouveau. Trop, c'est trop. Plutôt tout, n'importe quoi.., que délaissée, abandonné - seule.Troisième roman de Laurent Mauvignier, qui ne brode pas dans la dentelle, son histoire est centrée autour du thème de la solitude où découlent souvent l'amertume, l'aigreur et la violence compulsive. On le constate à suivre cet homme - en fait l'agresseur de Claire. Il a beau se défendre, ce n'est pas sa faute, il n'empêche qu'il est malade. Que c'est un violeur !J'admire l'auteur d'avoir su si bien se mettre dans la peau de ce dernier, aussi bien que dans celle de Catherine, l'étudiante en musique, terriblement solitaire. C'est une histoire assez sombre, tranchante et affligeante, racontée par deux regards. Le constat de la solitude est immense, creuse un vide chez les personnages et terrasse leurs histoires, envahit le roman du début jusqu'à la fin. Les quelques pointes d'humour faites par Catherine tentent vainement de sauver la narration, mais le mal est là, ancré, déjà. C'est terriblement lourd, pesant et j'ai souhaité en finir très vite. Pourtant le style a de l'élégance et porte la garantie d'un grand potentiel. A suivre...

156 pages --- Début du roman ICI sur Amazon ! ---

Mentir vrai - Gisèle Fournier

Jeanne rencontre dans la rue la perfide Anne, une amie qui ne lui veut pas du bien en lui racontant certaines choses sur Simon, son ancien compagnon. Cet homme, Jeanne l'avait rencontré chez Anne et avait été à la fois séduite par lui tout en se sentant menacée. Effectivement, sa relation avec lui, même si elle a su lui apporter quelques bases reposantes, a vite viré vers de vieilles angoisses et des cauchemars de l'enfance qui se sont réveillés.Le mensonge dans le roman de Gisèle Fournier est édulcoré, malaxé et amadoué. Mentir pour polir, poncer, arrondir les angles. C'est ainsi que conçoit les choses, Simon. Mais Jeanne, trop meurtrie d'avoir gardé le silence pour arranger la vérité, accepte difficilement de partager sa vie avec lui. De la sorte. Alors, au prix de gros efforts, malgré l'amour, elle apprend à le quitter, en dépit du passé qui reflue. Sur un ton grave, presque dans l'urgence, au bord de la folie, Jeanne sauve sa peau. Beau roman, dans la lignée des histoires imaginées par son auteur, même si les passages sur l'oncle auraient mérité d'être plus creusés.

Mercure de France, 136 pages

Lu aussi par Amandine : Clic !

Le musée du silence - Yôko Ogawa

Cela ressemble à un conte avec les personnages principaux simplement nommés par leur fonction : la vieille dame, la jeune fille, le jardinier, la femme de ménage et le narrateur, un muséographe qui débarque avec son maigre bagage dans ce village isolé. Il est fraîchement embauché pour tenir le rôle de celui qui va organiser le projet ambitieux de la vieille dame, à savoir "Le Musée du Silence". Dans ce lieu, en fait, la vieille dame, acariâtre et autoritaire, a décidé de consigner et d'exposer tous les objets qui concernent tous les morts du village. Mais plutôt d'un héritage dans les normes, d'un don confié par les proches parents, la vieille dame s'est toujours appliquée à prendre elle-même l'objet qui caractérise le défunt. Cela ressemble à du dépouillage, mais la vieille dame s'emporte et avance sa propre théorie sur les liens sacrés des objets à leurs propriétaires. Bref, le muséographe, d'abord maladroit et mal à l'aise, va prendre part à ce "trafic" et s'échiner à sa tâche. Entre-temps, des événements saugrenus arrivent, comme des meurtres en série, une explosion terroriste, des lettres sans réponse ou un Prédicateur du silence mystérieux...

Les personnages sont à l'image du roman : étranges, suspects et ambigus. Il y a une ambiance de froid, par l'hiver persistant, et de moiteur, par l'été soudain et étouffant. Puis, il y a l'atmosphère surréelle de ce village, de ses habitants et des morts en cascade. A cela, l'idée de "dépouiller des morts" tend résolument à étiqueter cette histoire de macabre et morbide. Mais tout reste "à la surface", l'histoire manque un peu de profondeur et surtout de chaleur. J'avais déjà lu "Hôtel Iris" de Yoko Ogawa et j'avais été charmée par son écriture lumineuse. Ici, la magie n'est pas la même. Cela reste étrangement attirant, mais un rien pêche pour ravir complètement. Sombre, austère et lugubre sont plutôt les mots clés de ce "Musée du Silence". Un peu décevant.

316 pages, Babel (poche).

Quelques sources :
Orient Extrême
Littérature japonaise
La revue des ressources
Avoir-Alire

Susan Minot

Extase - Susan Minot

Le point le plus interpellant du roman, sans conteste, est cette scène unique d'un homme et d'une femme dans une chambre, lui allongé sur le dos, le regard vague, elle la bouche collée à son entre-jambe... Et la scène de se dérouler du début à la fin, en quelques 160 pages ! Une prouesse ! Pourtant ce roman de Susan Minot n'est pas un livre érotique, loin de là. Certes il se gratine quelques détails "sexuels" mais qui tournent évasivement autour de cette (longue) fellation, histoire que le lecteur n'oublie pas le décor ! Ensuite, c'est une histore somme toute banale : un homme et une femme viennent de se retrouver, il ont été amants par le passé mais leur liaison a capoté. Lui vivait avec une autre, et elle exigeait de plus en plus d'exclusivité. Leur histoire s'est soldée de hauts et de bas et chaque réconciliation s'est conclue au lit ! Pour le coup actuel, lui vit séparé de cette Vanessa depuis plusieurs mois, elle s'en doute un peu, mais ce qu'elle ne sait pas c'est qu'il ira la retrouver après, comme toutes les autres fois.

Alternativement l'auteur fait partager les pensées de Benjamin et Kay. Ils sont tous deux plongés dans le flot de leurs réflexions, et nullement à leur affaire ! Pour l'expliquer, l'auteur laisse entendre qu'il est préférable d'avoir la tête ailleurs pour rester concentré ! C'est comique, mine de rien ! Mais aussi pathétique, car quand Kay défile le film de son aventure avec Benjamin, c'est une parade misérable de promesses non tenues, de lendemains tristounets, de solitude et d'isolement. Et quand elle croyait s'en être détachée, c'est plus fort qu'elle, ce type, elle l'a dans la peau ! Alors que pour Benjamin, homme bouffi d'auto-suffisance, il se rend compte combien il n'a jamais cessé d'aimer Vanessa, sa compagne depuis onze ans ! Pour Kay, les choses semblent être différentes : plus de l'affection, à la limite de la pitié, presque de la fatalité !Aaaahh ! les hommes sont inconstants ! "Les hommes et les femmes ne sont pas foncièrement différents dans leurs attentes, mais quand même... Ce sont leurs attitudes qui diffèrent. " Susan Minot souligne le cruel paradoxe entre l'homme et la femme, leurs façons respectives d'appréhender toute relation humaine et l'acte sexuel. C'est effarant, certes dérangeant par instants, mais c'est bien écrit, bien pensé.

(Susan Minot est entrée en littérature à 30 ans avec Mouflets. Ce premier roman, traduit en douze langues et qui lui valut le Prix Femina étranger 1987, évoquait avec une tendresse pudique les moments forts, sans doute autobiographiques, d'une enfance américaine dans une famille nombreuse. L'écrivain a ensuite exploré divers registres dans les nouvelles de Sensualité, l'intrigue romanesque de La Vie secrète de Lilian Eliot, le bilan d'une vie de Crépuscule, où elle entrecroisait avec virtuosité plusieurs thèmes autour du temps qui passe et du bonheur évanoui.)

Crépuscule - Susan Minot

En presque 350 pages, Susan Minot fouille les mémoires de son personnage, Ann, mourante d'un cancer à seulement une soixante d'années. Des pensées confuses et alimentées par la fièvre de sa maladie, Ann hallucine, bredouille, rêve.. Elle replonge en juillet 1952, quelques jours dans sa jeunesse, pour le mariage de son amie Lila. A cette occasion, le petit groupe d'amis dont elle faisait partie se retrouve dans le Maine, à rire, compter fleurette et cultiver l'insouciance. Elle y fait la rencontre d'Harris Arden - différent du reste. De cet amour, Ann n'en guérira jamais car seuls deux ou trois jours ont soldé cette amourette. Pourtant elle marquera à vie ! En dépit du temps, des maris, des enfants et de la maladie !

J'ai souvent considéré Susan Minot comme l'héritière de Sylvia Plath et Laurie Colwin. Un regard vif, une plume sèche mais enlevée, des histoires simplettes avec toujours une profondeur d'âme chez les héroïnes... Souvent l'introspection donne de l'eau au moulin et dans le cas de "Crépuscule" le procédé est assez bien mené, même s'il peut déconcerter certains lecteurs. La narration n'est jamais linéaire, les voyages dans le temps incessants. Les souvenirs de 52 ont un peu une image fitzgeraldienne, donc assez plaisante et batifoleuse. Pourtant il y a un drame derrière cette palissade. On le découvre vers la fin, évidemment. Par contre, j'ai moyennement apprécié la référence à "Wuthering Heights" d'Emily Brontë, lorsque Ann s'exclame "Harris, c'était moi" - j'avais le goût du sacro-saint "I am Heathcliff". Bof ! Seul point négatif, et aussi un sentiment de quelques longueurs. Sans quoi, ce roman se lit de bout en bout avec plaisir !

La vie secrète de Lilian Eliot - Susan Minot

Avec ce roman, Susan Minot m'a fait instinctivement penser à Edith Wharton et Henry James ! L'histoire débute à Boston, en 1917, chez une famille bourgeoise, les Eliot. La jeune Lilian, réputée sérieuse et raisonnable, fait la connaissance de Walter Vail, un new-yorkais en visite chez des proches. Il doit partir en Europe pour la guerre mais promet à la jeune fille de lui écrire et lui revenir. Car tous deux se sont découverts, lui a fait palpiter le coeur de la jeune fille, elle vit le reste de ses jours dans l'attente de son retour. Lequel ne viendra jamais ! Walter est resté en France... dit-on. D'abord le coeur brisé, Lilian va apprendre à tourner la page et s'unir à Gilbert Finch, un garçon silencieux et mélancolique. Mais Walter Vail n'est jamais très loin !..

La trame de "La vie secrète de Lilian Eliot" repose sur les mêmes schémas jamesiens et whartoniens - une rencontre entre un séducteur et une jouvencelle, une séparation et des élans du coeur que des centaines de pages tentent d'apaiser ! Susan Minot se fait ce plaisir, surtout au début. Car j'ai trouvé que vers le milieu du roman (qui correspond à la seconde partie) l'histoire va s'alourdir et perdre de cette influence (qui rejaillira vers la fin, ouf!). Toutefois, contrairement à H. James et E. Wharton, Susan Minot n'a pas du tout cultivé l'ironie et le cynisme, non plus d'humour. Tout est au premier degré, exaltant et divagant. Lilian aime, se tait, souffre, pleure (?). Gilbert est son pansement, pour le meilleur et pour le pire. Walter est la figure vile et prédatrice, autour d'eux la petite société bostonienne du début du 20ème siècle, pincée et raffinée, guindée et constipée... bref un délice !

355 pages

Vie amoureuse - Zeruya Shalev

En rencontrant Arieh, l'ami de son père, qui a deux fois son âge, Ya'ara ignore encore qu'elle va bousiller sa vie en laissant libre cours à son attirance, son envie de lui. Séduite, elle guette un signe, un geste pour se jeter à corps perdu dans cette relation incohérente. Elle perd pied, elle néglige tout : son mari, sa famille, sa carrière, son amour propre... C'est le portrait d'une femme, amoureuse ?.. Plutôt indécise, attachée, intriguée et envoûtée. Sa passion pour cet homme, imparfait et grossier, est destructrice, mais Ya'ara le veut, lui et personne d'autre.Je dois avouer que la seconde moitié du roman m'a complètement échappé. J'ai été agacée par les choix de Ya'ara que je trouvais inconsistante et inconséquente. Entre ses résolutions et ses actes, il n'y a pas de lien. La jeune femme suit son coeur - j'hésite ? Elle suit un besoin irrépressible, répond à une absurdité de son désir. Elle-même ignore pourquoi elle est si contradictoire. Dans le fond, en approchant cet homme, elle se rapproche de ses parents, qu'elle saisit mal. Elle croit ainsi comprendre qu'ils lui cachent quelque chose. Mais avant de le découvrir, Ya'ara va s'user les nerfs, et honnêtement les nôtres avec, car sa valse d'hésitation et son manque de rigueur agacent. Pourtant, l'auteur sauve son histoire grâce à son écriture, parfaitement maîtrisée, saisie au plus juste, trouvant le bon mot au bon moment, apportant une grâce au plus grotesque, plus graveleux des apparences ! Ce livre n'est sans doute pas le meilleur de Zeruya Shalev mais garantit son potentiel !

Traduit de l'hébreu. 350 pages.

Comment vivre après un attentat ? par Zeruya Shalev

Gordon - Edith Templeton

Londres, 1946 : Louisa, vingt-huit ans, rencontre dans un bar un homme aux yeux gris qu'elle va suivre chez lui, dans sa maison, où elle deviendra son amante brutalement sur le banc du jardin. Au cours des mois qui vont suivre, la liaison entre Louisa et "Gordon" va s'étirer sur le tempo sacré et incompréhensible du sexe, de la cruauté et la destruction. Ce que lui inflige cet homme est "insupportable", douloureux et en même temps il remplit la jeune femme de béatitude. Elle souffre, mais elle aime ça. Il la domine, mais elle semble se donner à plein corps, de son plein gré, "en esclavage".

Les scènes entre Louisa et Gordon ne manquent pas de perversion. C'est très choquant et révoltant. Impossible d'y comprendre goutte. Cet homme est plus âgé qu'elle, il est psychiatre et se régale à la questionner des heures sur sa chevelure (qu'elle porte longue), son passé amoureux (elle a été mariée), ou ses rêves. Louisa s'emporte, en vain car elle donne à chaque fois satisfaction. Elle plie, courbe l'échine. Il l'appelle "ma douce petite", même après l'avoir violé dans un quartier lugubre, comme si de rien n'était... Bref, c'est inqualifiable !

Ce roman d'Edith Templeton est autobiographique. Paru en 1966, il a longtemps été sous le couvert de la censure. Pas étonnant ! Il faut s'accrocher, j'ai trouvé, pour venir à bout de cette histoire. Elle est glauque, un tantinet grotesque mais fatalement fascinante : qu'est-ce qui pousse ces amants à se déchirer de la sorte ? Le rapport de sadisme est impressionnant, décrit avec minutie. Le livre apporte aussi un témoignage sur une amoureuse contentée par la violence combinée à l'acte sexuel. Toutefois, on devine qu'un tel rapport ne peut gratifier ses auteurs, lesquels sont condamnés. A quoi ? La torture, la destruction.. la mort ? Voilà un roman bien sulfureux, nébuleux et forcément dérangeant. J'affiche une mine déconfite.

244 pages, Robert Laffont

Rencontre avec l'auteur, Edith Templeton, 87 ans, misogyne et fière de l'être. (Attention, certains passages de cet article sont de nature à heurter les sensibilités féministes) : ici

La confession impudique - Junichirô Tanizaki

Un couple tente de ranimer la flamme en excitant et stimulant le jeu délicat de la jalousie. Mariés depuis plus de vingt ans, Ikuko et son époux sont tombés dans une routine, surtout que l'homme (d'une cinquantaine d'années) découvre que tout effort l'affaiblit et l'épuise considérablement. Or, la femme a des besoins insatiables, des envies jamais assouvies. Suite à une première ivresse, Ikuko perd connaissance et s'endort dans son bain ! Le mari, aidé par Kimura (préalablement prévu pour devenir le gendre idéal de leur fille, Toshiko) va vite nourrir une sensation d'exaltation en exploitant cette présence attirante. D'ailleurs, ça marche : sa femme et lui tombent en symbiose sexuelle, un stade jamais atteint depuis leur nuit de noces !

Cela peut paraître malsain et "cochon", pourtant le contenu est bien loin d'être aussi déluré ! D'abord, ce roman a été publié en 1956 et, rien que par son sujet, faisait un grand bond en avant dans le domaine érotique. Puis, l'auteur est japonais, avec toute l'implication classique et de réserve qu'on attribue à cette culture. Enfin, alors que les romans contemporains n'hésitent pas à appeler un chat "un chat", chez Tanizaki on parle de "la chose" sans jamais la nommer ! Je dois d'ailleurs avouer avoir ressenti quelque étonnement à cette narration, me demandant s'il s'agissait bien de la même "chose" à laquelle je pensais. Sans paraître pour une idiote, c'est simplement que le style, de toute beauté, est très pudique, même si son propos, paradoxalement, déballe, dévoile, "ose" !

J'ai donc beaucoup aimé - il s'agit d'une histoire de séduction éternelle, avec l'utilisation d'outils peu orthodoxes, loin de toute moralité, et qui flirte avec le péril de la "limite". L'homme et la femme écrivent tout deux des journaux, qu'ils se cachent l'un à l'autre, tout en voulant que ce soit lu ! Ambivalent jusqu'au bout, donc. Junichiro Tanizaki a pour cela une technique toute fascinante ! Tout n'est que subtilité, on parle d'ailleurs de Tanizaki comme l'écrivain de "l’empire des sens" ! Les frontières sont infimes entre la volupté, le plaisir, la jouissance et la souffrance. Adepte du mentir-vrai romanesque, Tanizaki est l'écrivain à la fois classique et excentrique, sage et subversif, exerçant sur le lecteur un irrésistible attrait. Je n'ai qu'un mot à ajouter : lisez-le !
Folio, 196 pages

Derrière le masque - Louisa May Alcott

Pas facile d'imaginer que Louisa May Alcott pouvait être l'auteur d'autres romans que son très célèbre "Les quatre filles du docteur March" !.. Pourtant, l'auteur s'est essayée à d'autres histoires moins niaises et candides, sous pseudonyme, notamment avec "Derrière le masque". Louisa May Alcott était fondue de romans noirs, de théâtre et de romances glauques. Dans ce roman, elle met en scène Jean Muir, dix-neuf ans, blonde et fragile, qui traîne sa frêle silhouette maladive chez les Coventry pour devenir gouvernante de la famille. La jeune fille et ses secrets intriguent, en opposition à la figure indolente et narquoise du jeune héritier. Toutefois dès la fin du premier chapitre l'auteur n'hésite pas à dévoiler que Jean Muir est une intriguante ! Quels desseins, quelles noirceurs, quels mystères l'auréolent ? Tout reste à découvrir.

Et effectivement cette histoire de manipulation féminine est intéressante et s'inscrit dans la grande tradition des romans noirs de la fin du 19ème siècle. Wilkie Collins est évoqué, mais "Derrière le masque" n'est pas un livre de référence, inoubliable. Sa lecture est charmante, gentillette. Le portrait du cercle bourgeois des Coventry est observé avec acuité, sans ironie, mais j'hésite à croire à une volonté de démontrer la vulnérabilité féminine qui décide de se venger de leur triste sort en la personne (symbolique) de Jean Muir ! La jeune femme garde des traits diaboliques (mais j'ai déjà remarqué que c'était une exigence chez L.M. Alcott, pour avoir lu un autre roman, "pour le meilleur et pour le pire"). "Derrière le masque" reste un roman de "second plan", pas un classique, juste une illustration légèrement floue d'une littérature de l'époque.

Joelle Losfeld, 200 pages

Plus jamais comme avant - Dani Shapiro

Family history - Dani Shapiro

Le drame que va vivre Rachel Jensen est celui silencieux et sournois de nombreuses familles, en somme. A près de quarante ans, Rachel attend son deuxième enfant. Elle est mariée à Ned, bel homme et professeur apprécié dans son collège, tout roule à merveille entre eux deux. Mais depuis un an, leur fille Kate, alors âgée de treize ans, est rentrée de colo d'une humeur maussade. Crise de l'adolescence, pronostiqueront nombreux de leurs amis et entourages. Pourtant, une spirale infernale va se déclencher : vicieuse, coulante et irréparable. C'est en se retrouvant seule dans leur foyer autrefois familial et idyllique que Rachel va revivre ses jours du passé, entrecroisés par le présent, pour tenter de comprendre et savoir pourquoi rien n'est et ne sera plus jamais comme avant.

Une gamine caractérielle peut-elle déclencher autant de cataclysmes ? "Un mensonge... Pour Kate, c'était sans doute peu de chose, un truc qu'elle avait laissé échapper, enfermée dans le bureau de son psychiatre comme dans un cocon dont elle croyait que rien ne sortirait. Une gamine de de quatorze ans songe-t-elle aux conséquences ? Pour elle, c'était une façon d'expérimenter une idée, de relâcher le garrot de culpabilité et de honte qui lui serrait la gorge. Alors que nos vies volaient en éclats tout autour de nous, je reconnaissais en elle l'enfant, complètement inconscient du mal qu'il fait." Cette histoire de famille est plus celle d'un drame de faits-divers triste et invraisemblable. Il y a des points agaçants, des envies de refaire le monde et réécrire les chapitres. Pourtant, comme dit l'un des personnages en cours de roman, c'est difficile d'être parents, d'élever un enfant. Cette histoire montre combien les choses peuvent facilement nous échapper, faire boule de neige. Frappant, ahurissant et compatissant, le roman de Dani Shapiro baigne parfois dans une théâtralité facile, plus clémente si elle avait été un peu arrondie. C'est une lecture facile, inquiétante et où le lecteur se pose beaucoup de questions. L'histoire se met en place lentement, attisant la curiosité bien forcément. Plaisant de bout en bout, malgré les petits défauts d'une fin toute américaine !

320 pages ** ce roman est paru chez France Loisirs sous le titre "plus jamais comme avant" **

Site de l'auteur : Dani Shapiro

La villa des mystères - Federico Andahazi

C'est l'histoire d'une génèse, oui. Aussi bien celle de "Frankenstein" mais surtout du moins connu et plus ténébreux "Le Vampire" de Polidori. Ce dernier est, dans ce roman de Federico Andahazi, encore jeune secrétaire de Byron, poète "maudit" et sulfureux, exilé d'Angleterre dans cette villa au bord du lac Léman. Entre ces quatre murs, se trouvent aussi réunis Mary et Percy Shelley, et Claire Clairmont, assez pâlotte et souffreteuse. Il faut dire que les événements se passant dans cette villa sont d'ordre orgiaque. Au point de davantage penser à une ambiance érotique, plus que de science-fiction !Bref, Polidori, présenté comme un personnage assez maladivement jaloux, complexé et haineux, va recevoir des lettres d'une certaine Annette Legrand qui lui propose un bien étrange contrat. Polidori, opportuniste et désespéré, va sauter sur l'occasion pour prouver à l'assemblée de ses hôtes (pour lui, arrogants) qu'il est tout autant capable de répondre au défi lancé par Byron - écrire une histoire "épouvantable".La lecture de "La villa des mystères" est surprenante tant elle se "dévore". D'autre part, ce sens de "dévorer un livre" prend une signification "particulière" dans l'histoire. Purement fictive, mais palpitante, angoissante, ahurissante et exaltante. La conclusion du roman offre aussi un agréable et saisissant épilogue. Très bonne lecture, donc.

Une relation dangereuse - Douglas Kennedy

En mission au Moyen-Orient, Sally rencontre Tony. Elle est reporter au Boston Post, il est journaliste au Chronicle. Elle est pétillante, il est charmeur. Elle est célibataire, lui aussi. Ce qui doit arriver arrive : coup de foudre. Mais Sally ignore que le rêve va virer au cauchemar. Et que le pire viendra de celui qu'elle pensait pourtant bien connaître, son mari...
Honte à moi et je ne doute pas que l'opprobre général va s'abattre sur moi quand les fidèles lecteurs de Douglas Kennedy vont découvrir mon commentaire ! Car j'ai lâché le livre, pas moyen de m'y faire ! Je n'aime pas. D'emblée, j'ai un méchant goût de démarrage à la Barbara Cartland, quand les deux personnages se rencontrent en territoire houleux, bousculé et "trépidant". Je dois dire que ce n'est franchement pas ma tasse de thé ! Cela me laisse déconfite car c'était là le premier roman de cet auteur que j'essayais de lire. Alors, mauvaise pioche ? Ou ce genre de lecture ne serait-il pile poil pas pour moi ? Je penche pour la deuxième solution.

L'une est l'autre - Daniel Sada

Pour l'histoire, rien de sensationnel : Gloria et Concepcion, "des calques effrayants", entretiennent l'illusion d'une seule et unique fiancée, "celle de ses rêves", à un pauvre diable de ranchero carrément niais ! Moi j'ai surtout beaucoup apprécié la présentation des personnages, je ne sais pas si le terme "loufoque" convient le mieux, mais j'apprécie la volonté d'humour, de dérision et d'ironie dans le texte. Le narrateur s'amuse, il n'a pas sa langue dans sa poche, il se permet d'intervenir, de présenter la situation, de s'accaparer les protagonistes et les mettre sous son aile. Il est à la fois tendre et moqueur ! C'est clair que le personnage d'Oscar offre à l'auteur un véritable défouloir : c'est le comble de la goguenardise par excellence ! Le type hâbleur, "parfumé jusqu'à la nausée, costumé de vert et la raie partageant le crâne" !!! On voit d'ici la scène ! On se tord de rire.

Bah oui, j'ai beaucoup ricané à la lecture de "L'une est l'autre". J'ai trouvé une fraîcheur et une tonalité pétillante, certes le texte s'agrémente de quelques lourdeurs gonflantes, notamment une entrée en matière un peu longuette et rasante. Mais cette histoire est perfide à souhait, je pense que c'est ce qui m'a enthousiamée. Il y a d'abord le couple des soeurs, des conspiratrices en mal de sensations amoureuses, l'une double l'autre, et l'autre endort son double pour mieux atteindre l'harmonie entre elles. J'ai notamment aimé les résumer à "l'argutie féminine" - subtiles et pleines de finesse ! Un autre personnage très attachant : la tante ! Elle les pousse à se trouver un mari et les inonde de lettres, dont l'une d'elles porte en gros cette exclamation : "Mariez-vous sans délai, espèces de demeurées" ! La palme d'or pourrait revenir au prétendant, Oscar, qui offre au lecteur une perle en formule ampoulée pour la demande en mariage : " Je vous demande votre main pour cheminer ensemble vers l'autel ". En bref, beaucoup de cocasserie, de burlesque et de gouaillerie dans ce livre ! J'ai passé un agréable moment.

Les allusifs, 120 pages

Une mère amoureuse - Judy Feiffer

C'est l'histoire d'une île, Pequod, au large du Massachussets. C'est celle aussi d'un trio, la belle Claire et ses chevaliers servants, les cousins Hurley, Finn et Joe. C'est un destin à la Cosette, quand Claire a passé son enfance à fouiller les décharges pour se vêtir et se nourrir, à danser et chanter dans la rue pour glaner quelques dollars. C'est enfin la rencontre avec deux amoureux transis qui se concrétise par un pacte avec le diable : Claire épouse Finn, amant éperdu de la belle, qui est amourachée de Joe, lequel voue une loyauté paralysante pour son cousin... Alors Finn conclue de marier Claire qui fréquentera à sa guise Joe, balayant ainsi toute jalousie dans leur rapport triangulaire.

Evidemment, cette combinaison est très fragile et délicate. Nul ne peut parer aux failles, ni même Joely, l'enfant de Claire et Finn. "Une mère amoureuse" est un roman un peu exalté sur une femme trop romantique et passionnelle, plus amante que maman. D'ailleurs sa fille est plus une confidente qu'une enfant ! On peut ainsi juger sévèrement le comportement de Claire qui pense que sourire suffit à séduire et ça fait tourner le monde. Mais son charme provoque des ravages au-delà des élans du coeur, des je-t'aime-moi-non-plus etc.Joely raconte l'histoire de ses parents et de Joe Hurley, pour lequel son coeur bat aujourd'hui. Cela paraît insensé ? Oui, je l'accorde. Ce roman s'emballe un peu trop et son histoire frôle les limites de l'exubérance plus d'une fois !

Quai Voltaire, 159 pages

Le manuscrit de Jonah Boyd - David Leavitt

Californie, 1969, repas de Thanksgiving chez le couple Wright où sont conviés l'écrivain Jonah Boyd et son épouse Anne. Boyd dévoile les premières pages de son nouveau roman, rédigé dans des petits carnets qu'il a la fâcheuse tendance d'égarer. Ce soir-là, d'ailleurs, c'est la dernière fois qu'ils apparaissent. Dès le lendemain, plus de traces du manuscrit !

La mésaventure de Jonah Boyd, associée au sort des Wright et d'Anne Boyd, est narrée par la secrétaire d'Ernest Wright - Judith "Denny" Denham, trente ans à l'époque, célibataire enrobée et transparente, qui sert un peu de faire-valoir à la maîtresse de maison, Nancy. C'est elle, la spectatrice, la dépositaire de tous les secrets, confidences, révélations, etc. Il y a un avant ET un après. Le récit de Denny ne laisse rien de côté, jusqu'à mener elle-même une enquête de plus en plus effarante.Le sort des carnets n'est qu'un fil rouge dans ce roman. J'ai trouvé qu'il s'agissait plus d'une chronique d'une famille américaine installée dans un quartier réservé au personnel de l'université de Wellspring, Californie. La fabuleuse maison qu'habite les Wright est également au coeur du sujet. Elle nourrira les ambitions des uns et des autres. D'un autre côté l'histoire de ce "manuscrit perdu" révèle également la mécanique de la création littéraire, les espoirs, les désillusions et les rêves insensés pour décrocher la timbale. Au sein de la famille Wright, le jeune Ben tente de percer dans l'édition, devenir d'abord poète, puis écrivain reconnu. Sa soif de reconnaissance est à la fois avide et désespérante.

Mais plus que le portrait de cette famille, Denny rend vie à une époque - 1969 et années 70. Elle met aussi en avant son statut de "secrétaire", personnage de l'ombre diantrement efficace, le rouage indispensable du moteur. Mais avec le recul qu'elle s'est imposée (soit trente ans pour revenir sur ce repas de 69) Denny semble plus maligne qu'on ne le pense. Finaude, réfléchie, intriguante... elle semble avoir oeuvré dans les coulisses pour parvenir à son but. Quel est-il ? Il faut le lire pour le savoir ! Car ce roman, construit avec brio, tient en haleine et pousse son lecteur à connaître la suite. Pas mal du tout, à lire pour découvrir.
270 pages

Hôtel Iris - Yôko Ogawa

L'histoire est celle d'une rencontre entre un homme âgé et une fille toute jeune. C'est par un soir de presque été que tout commence, un esclandre éclate à l'Hôtel Iris entre une prostituée et son client dont seule "la résonnance de l'injonction" va frapper et obséder la jeune Mari, à la réception de cette maison tenue par sa mère. Cet homme, âgé et silencieux, va donner à la jeune fille le tournis : elle va le suivre, l'épier et se laisser aborder. Traducteur d'un roman russe, il vit au large d'une petite île, loin de toute civilisation, avec l'auréole de quelques scandales courant à son sujet, dont la mort suspecte de sa première épouse... Qu'importe pour Mari, elle se jette à coeur et corps perdus dans une relation qui lui donnera du plaisir en même temps que de la douleur.

Relation malsaine, où le rapport de domination se dispute la préférence à celui de la soumission, Mari et le traducteur vivent dans une bulle, loin de l'attitude conventionnelle édictée par la mère de la jeune fille, s'échinant à lui coiffer ses beaux cheveux noirs en un chignon impeccable, imbibé d'huile de camélia. Poupée fragile sous une cloche de verre, Mari tente de comprendre son attirance pour le traducteur : "Plus la chair au service de laquelle je suis est laide, mieux c'est. Cela me permet de me sentir vraiment misérable. Lorsqu'on me brutalise, lorsque je ne suis plus qu'un bloc de chair, naît enfin au fond de moi une onde de pur plaisir.". "Hôtel Iris" n'est pas juste un roman autour d'un rapport SM, l'écriture lumineuse de Yôko Ogawa transporte le récit au-delà des marges de la vulgarité et du graveleux. Au contraire, l'auteur a pris le parti de faire jour sur la personnalité troublante et ambivalente de la jeune Mari, dix-sept ans. Pour l'histoire d'amour, par contre, on repassera...

En poche, J'ai lu, 158 pages

Portrait de classe - Tobias Wolf

En ouvrant "Portrait de classe", on plonge instantanément dans l'ambiance décalée d'un pensionnat ultra-chic de la Nouvelle Angleterre, début des années 60. Au bout de la plume, le narrateur, en sixième année d'étude en cet automne 1960, livre une histoire introspective, sur cette année particulière. Alors étudiant boursier, un parmi tous ces étudiants arrogants, cordiaux, cultivant la nonchalance calculée, chérissant la littérature et l'écriture, au point d'organiser des concours pour rencontrer des auteurs. Or, ces concours exacerbent certaines passions, brouillent l'esprit de création, reléguée après l'esprit de compétition, de secrets, de combines, de non-dits, etc.

On aimerait penser à un ersatz du "Cercle des poètes disparus", ces jeunes soumis au code de l'Honneur, confinés à réussir, travailler, étudier, être le meilleur. Mais dans "Portrait de classe", ce groupuscule d'étudiants imbus d'eux-mêmes vivent au grand jour cette ivresse pour la création littéraire. Au fil de l'année, les auteurs interviennent : le poète Robert Frost, la sulfureuse et féministe Ayn Rand, et l'éminent Hemingway. A chaque fois, le narrateur affûte sa plume, aspirant à obtenir l'honneur suprême d'être l'Elu, choisi parmi tous. Ils tâtent ainsi de la muse, tombent dans la spirale de la folie, de l'insomnie, de la page blanche... bref l'esprit de création combiné à celui de compétition ne fait pas bon ménage !

"Portrait de classe", en plus de dessiner une ambiance, une éthique et des déviances, n'hésite pas à absorber le lecteur dans cet univers de création et du goût de l'écriture. L'auteur sait choisir ses mots, soigne son style, sa ponctuation, boudant le principe de signifier un dialogue parmi la narration, brouillant volontairement les pistes. Tobias Wolff a de la classe ! Son roman, malgré les trois derniers chapitres, certes nécessaires pour la rigueur de l'histoire, mais moins intéressants dans la continuité, est un livre lumineux, pétri d'intelligence, porté par un narrateur très peu humble mais bourré d'auto-suffisance, de vanité et d'orgueil. Un livre qui démontre les processus de création, la morgue estudiantine et l'inaptitude de se remettre en question. A lire, tout simplement !!!!

Plon, 212 pages

Jennifer Johnston

Ceci n'est pas un roman - Jennifer Johnston

Joli pied de nez, ce titre ! Car oui, le dernier livre de Jennifer Johnston est bel et bien un roman. Une histoire touchante d'une famille qui cache des secrets : il y a trente ans, Imogen apprenait la mort de son frère Johnny, porté disparu après être parti nager en mer. Imogen a dix-huit ans, son frère vingt. C'était un nageur émérite, d'où le refus catégorique d'Imogen de croire à cette disparition tragique. Noyé, lui ?..La jeune fille séjourne dans une clinique depuis plusieurs mois, d'abord parce qu'elle a perdu sa voix et qu'on pense à un déséquilibre mental. Pourtant elle n'est pas folle. Certes, elle pense que son frère s'est enfui et vit quelque part, caché. Et trente années vont passer, Imogen va écrire l'histoire de sa famille, fouiller dans les souvenirs, trouver des lettres d'une arrière-grand-mère qui ne s'est jamais remise de la mort de son fils pendant la guerre, lire le journal de son père, et se rappeler de cette année 1970 où tout a basculé : Johnny qui refuse de poursuivre son entraînement de natation, son ami allemand Bruno qui joue un rôle ambigu, sa mère Sylvia et la mystérieuse mais aimante Mathilde. Le roman va donc se construire comme un puzzle, on y découvre les acteurs de cette tragédie familiale jusqu'au dénouement dans les dernières pages. L'auteur prend son temps, passe du passé au présent et conclue sur un hypothétique avenir. La tournure générale est grandissime, captivante et envoûte littéralement son lecteur. Rapide et divertissant. J'avais très envie de découvrir cette auteur, je ne suis pas déçue !

Un Noël blanc - Jennifer Johnston

Constance Keating est une héroïne attendrissante par son entêtement, son cynisme et sa légèreté. Elle a quarante-cinq ans, vient de rentrer à Dublin pour y mourir en paix dans la maison de son père. Au commencement du roman, elle envoie une lettre à Jacob Weinberg, écrivain perdu dans le monde, père de sa petite fille. Elle lui demande de venir la chercher.La suite, c'est un peu la valse des souvenirs, entre l'enfance, la jeune fille qui grandit et souhaite s'émanciper, partir hors d'Irlande, devenir écrivain. En Italie, elle rencontre l'amour. Seule, elle donnera naissance à son enfant, malgré la désapprobation de sa famille. Laquelle s'étiole au fur et à mesure. Seule sa soeur Bibi se dresse aujourd'hui comme un rempart. Décidée d'envoyer sa soeur se faire soigner à l'hôpital, la houspillant de son obstination. Mais Constance est résolue, trouvant du soutien auprès de son fidèle et dévoué ami Bill, également médecin, et d'une jeune orpheline, Bridie May.Comme dans "Petite musique des adieux", j'ai retrouvé dans "Un Noël blanc" la même chaleur du cocon dans lequel une femme meurtrie s'enferme, épaulée par l'amitié d'un homme, amoureux repoussé. Constance se noie dans sa maladie, se voue à sa mort et écrit ses derniers souvenirs qui affluent. L'apparition du fantôme de sa mère complète ce kaléidoscope de la mémoire. C'est tout bonnement ardent, émouvant et vibrant. Constance est impossible et butée, mais son combat la rend si passionnante. J'ai une nouvelle fois beaucoup aimé cette lecture de Jennifer Johnston, auteur que j'affectionne définitivement. A conseiller vivement.
265 pages

Petite musique des adieux - Jennifer Johnston
Ce roman est pour moi un coup de coeur ! Je l'ai lu comme certains gobent un oeuf, pas le temps de le poser pour dormir un peu, non j'ai tenu à le lire jusqu'au bout, incapable de le lâcher ! C'est rare quand cela arrive, donc intéressant de le signaler ! J'ai franchement aimé ce roman de Jennifer Johnston, dont j'avais déjà lu et apprécié le récent "Ceci n'est pas un roman". Mais "Petite musique des adieux" est de loin plus épatant et poignant ! D'ailleurs, je lui préfère son titre original : "The gingerbread woman" dont on comprend davantage la signification en lisant l'histoire. Celle-ci se résume à ceci : une femme et un homme se rencontrent au bord d'une falaise, ils sont tous les deux au bord de la rupture. Clara a une cicatrice au ventre, Lar a la haine au creux de ses entrailles. Leurs histoires respectives ne se ressemblent pas, elles ont juste en commun de leur renvoyer une image de leur chagrin, de leur désarroi et de leur mine pathétique. Pas joli miroir, qu'on repousse, qu'on prend avec cynisme ou humour noir... Au choix. Bref, ces deux-là peuvent s'entre-aider, s'ils le veulent et s'ils y arrivent, à force d'écoutes ou de paroles.
Je ne peux dévoiler davantage des causes du chagrin des ces deux protagonistes, cela briserait le mystère et la magie du roman. Pour ma part, j'ai tourné les pages avec curiosité pour justement en savoir plus sur eux. Cela contribue à l'addiction ! S'ajoute aussi la puissance littéraire de l'auteur, puis le cadre semi-idyllique de Dublin et de l'Irlande en général. Moi, j'aime ces paysages "bucoliques" et les maisons isolées, ravagées par les coups de vent et les averses de pluie. En finissant de lire ce livre (à contre-coeur), j'ai envie de me jeter sur un roman d'Edna O'Brien ou d'Angela Huth (non, cette dernière n'est pas irlandaise, je précise). En bref, j'ai un coup de coeur et cette "Petite musique des adieux" va demeurer pour moi une très belle mélodie, "une magnifique composition à deux voix" et je souhaite encore de belles rencontres de la sorte !

Muriel Spark

Complices et comparses - Muriel Spark

Dans les années 70, Lord Lucan a défrayé les chroniques en commettant un crime horrible et prenant la fuite pour éviter son procès. Plus de vingt ans après, un homme prétendant être le fameux comte en fuite se présente au cabinet de la psychiatre Hildegard Wolf. Toutefois, un autre individu a fait la même allégation chez ce docteur. Alors, quel est donc le vrai lord Lucan ? Sont-ils complices ? Et pourquoi viennent-ils tous deux chez elle ? Hildegard aurait-elle également quelque chose à cacher ? Le chantage deviendrait-il la monnaie d'échange entre ces multiples "complices et comparses" ?
Ce roman a des fausses apparences d'enquête policière car l'exubérance de Muriel Spark prend vite le dessus sur tout faux-semblant. Nul sérieux dans le fond ! L'histoire tient peu la route (pourtant inspirée d'un véritable fait divers!) mais l'humour de M. Spark est le gage du divertissement procuré par cette lecture. "Complices et comparses" traite des fausses apparences, des roublardises et du burlesque entourant la caste des nobles de la haute bourgeoisie britannique. La fin du roman est désopilante, invraisemblable. C'est bien le propos du livre : mine de rien, il esquive toute solennité et baigne dans une excentricité toute british ! -- 200 pages
A lire : A bonne école

A bonne école - Muriel Spark
Dans son roman, Muriel Spark se moque avec allégresse des écoles privées, généralement des établissements étudiés pour accueillir la crème des étudiants fortunés, un brin oisifs, pour passer le temps à apprendre des leçons sur le "comment faire" en société ou les ateliers d'écriture ! Dans "A bonne école", le professeur de creative writing, Rowland Mahler se voit en peine d'appliquer le b.a-ba de son enseignement puisqu'il vit un véritable blocage littéraire ! Incapable d'aligner une phrase, une idée ! Son roman est au point mort. Chose encore plus cruelle : son étudiant Chris Wiley, jeune rouquin de dix-sept ans, plein d'assurance et d'insolence, le nargue avec son opulent roman historique !...
Muriel Spark est très féroce. Dans sa vision des établissements privés (celui de Sunrise, pour la présente), elle tourne en ridicule ses dirigeants, le couple Mahler, Rowland et Nina, les étudiants, fils à papa, bouffis d'orgueil et de loisirs insignifiants, les quelques employés, pour tenir le budget au plus serré, bref une petite communauté très libérée, tous solidaires et désoeuvrés. Quand le conflit éclate entre l'enseignant et l'étudiant, un conflit vicieux et sournois, chacun prend son parti : car entre Rowland et Chris l'abnégation est totale ! Effarante, même. C'est une obsession réciproque, hallucinante et imbuvable. L'épouse prend un amant, l'élève appelle au crime et l'écrivain maudit songe au massacre !...
Car également dans ce dernier roman, Muriel Spark se moque des écrivains et de leur travail de concentration (isolement dans un monastère, manuscrit sous verrous), du cauchemar de la page blanche, du plagiat, de la fantaisie romanesque etc.. Muriel Spark se régale, en tant que lecteur on le ressent ! Pourtant, son épilogue a quelque goût amer, un sentiment de fin hâtive et bâclée.
Gallimard, 168 pages

Quand l'empereur était un dieu - Julie Otsuka

En 1942, peu après l'attaque à Pearl Harbor, les Américains d'origine japonaise ont été interpellés, soupçonnés de déloyauté et parqués dans des camps pour les "surveiller". A Berkeley, une femme découvre l'avis d'évacuation n°19 - aussitôt elle rentre chez elle pour mettre sous cadenas tous ses maigres "trésors" et fait ses valises. Avec ses deux enfants, ils partent dès le lendemain vers une destination inconnue, qui sera le désert d'Utah où a été aménagé un camp avec des baraques au toit goudronné, encadré par des fils barbelés. Cette mesure, de la part des autorités américaines, reste obscure et nébuleuse pour ces Américains "à la peau jaune, aux cheveux noirs et aux yeux bridés". Obligés qu'ils sont, désormais, d'afficher d'être de fidèles et loyaux Américains, de plaider allégeance, obéissance, etc. Chez cette famille, dont le père avait déjà été emmené par des agents du FBI dans un camp au Texas, cette "concentration" est rude, injuste dans le fond, mais la rancoeur se doit d'être conservée dans le secret, ou simplement refoulée. Car le temps passe, la guerre n'en finit pas, mais même au moment de la "libération", les heures resteront dures : le retour chez soi, le sentiment d'être étrangers, d'avoir le visage de l'ennemi..."Quand l'empereur était un dieu" est un roman mais son histoire est réelle et reprend ce chapitre peu glorieux (encore un !) de l'Histoire Américaine. Le tout est narré un peu froidement et de façon impersonnelle - on parle d'un homme, d'une femme ou d'une mère, d'un garçon, d'une fille, jamais de prénom, ou alors pour des personnages de passage, très secondaires. Ce ton laconique plombe la lecture et donne un goût amer, un peu glauque et aussi poisseux que devait être l'air irrespirable du désert de l'Utah - trop poussiéreux.
Phébus, 179 pages

Les braises - Sandor Marai

Henri et Conrad se retrouvent dans le château du premier après une quarantaine d'années de séparation. Ils ont aujourd'hui soixante-quinze ans et se connaissaient depuis l'âge de dix ans, à l'école militaire. Au crépuscule de leur vie, Henri reçoit donc la lettre de cet ancien camarade qui annonce sa visite, lui qui s'était enfui sans laisser de traces. C'est donc le soir des règlements de compte, des mises à jour d'obscurs secrets et silences qui ont nourri le passé. Les souvenirs aujourd'hui se révèlent ainsi plus amers, tournés vers la rancune. Henri, désormais reclu dans sa solitude et son vieux château hongrois, a ruminé ses pensées et conçoit sa soirée telle l'heure de la vengeance ! Conrad et lui étaient d'excellents amis, certes, mais de condition sociale différente. Toutefois l'un a toujours considéré l'autre comme son égal, c'était somme toute un leurre. Conrad a longtemps été différent des autres et c'est d'ailleurs sur ce créneau qu'il s'est lié de trop près avec l'épouse d'Henri, Christine, décédée depuis quelques années.

Il s'est passé des instants troubles et opaques par le passé : une partie de chasse, un propos alambiqué, une fuite vers les tropiques et un silence plombant qui a duré quarante ans. Henri est résolument aigri, Conrad, plus crispé, hausse davantage les épaules. Dans l'art de la dissimulation, finalement, les deux hommes se valent. Christine, au milieu, a été dupée. Son carnet intime pourrait mettre à jour bien des mystères, la force de l'amitié pourra-t-elle combattre cette curiosité, l'avidité de savoir et le sentiment de lâcheté ?...

Bref, j'avoue une petite déception avec cette lecture des "Braises". J'avais été littéralement emballée par "L'héritage d'Esther" et j'escomptais retrouver une ambiance similaire dans ce livre-ci. Le passé à cheval sur le présent et l'heure du glas qui sonne pour régler les comptes sont autant de thèmes chers à l'auteur. Toutefois dans "Les braises", Sandor Marai s'embourbe trop dans les longs discours tortueux, les pérégrinations de vieillards vaniteux, orgueilleux et égoïstes, allons-y. Concernant le style de l'auteur, rien à redire : c'est classique et élégant, j'aime. Mais l'histoire m'a moyennement convaincue. Je suis un peu déçue.

Livre de poche, Biblio, 218 pages

Frankie & Johnnie - Meyer Levin

Ce roman a été publié en 1930 mais semblait être en avance sur son temps : imaginez un jeune couple d'amoureux qui se lèchent les babines à l'envie jusqu'au désir grandissant, et obsédant, de sauter le pas ! C'est mignon, un peu désuet pour aujourd'hui, mais bon... Johnnie est un garçon de vingt ans, qui emprunte la voiture de ses parents pour rouler dans les rues de la ville, se gare dans des allées sombres pour "emballer" ses petites copines. Il rencontre un jour Frankie, diminutif de Frances, la soeur de son ami Steve. Frankie est plus jeune, encore lycéenne. Elle a des rêves plein la tête, notamment d'être embrassée un jour par un garçon portant la moustache ! Elle a aussi le fantasme de sa première fois, dans une chambre aux draps blancs, et son amant qui s'agenouille près du lit pour déposer des baisers tendres sur sa bouche, et plus évidemment.

Ce qui est étonnant chez Meyer Levin, c'est cette tendance à balancer dans plusieurs camps : le naïf, l'osé, le truculent et le décalé. L'auteur souligne également les divergences entre les envies du garçon et de la fille. Celle-ci est plus rêveuse et posée, lui se soucie de son égo masculin et ralentit les projets feu-follets pour ne pas trop vite s'embarquer dans l'avenir marital. Bref, "Frankie & Johnnie" a été l'un des premiers romans de l'auteur, davantage connu pour "Crime", dit "roman culte" ! "Frankie & Johnnie" est un roman d'un autre temps, qui prête à sourire par certains aspects. Les personnages inspirent chacun des sentiments d'agacement, de tendresse ou d'ironie. Et je pense que sous son sujet réducteur des premiers émois, Meyer Levin se voulait davantage cynique ! Réédité en 1952, le roman offre ainsi deux alternatives pour la fin. J'aimais la première pour sa légèreté narquoise, mais la suivante propose une issue plus rigoureuse et tranchée. A méditer, donc.

Phébus, 169 pages

La lumière du jour - Graham Swift

Roman à manipuler avec précaution, "La lumière du jour" s'avère délicat et complexe. Basée sur un principe narratif déstructuré, l'histoire de Georges Webb, ancien flic et détective privé de son état, ressemble au principe de gigognes. On ouvre un tiroir pour en découvrir un autre, etc. Jusqu'à n'en plus finir ! Tout comme le personnage central, condamné à ne jamais finir cette enquête ouverte par Sarah Nash. Une épouse malheureuse que le mari trompe avec une jeune réfugiée croate. Mais Sarah accepte cet adultère, elle engage juste Georges Webb pour s'assurer que la jeune maîtresse quitte bien le pays...

Mais l'histoire n'est pas aussi simple, ne se résume pas en deux coups de cuillère à pot. Car Graham Swift possède un talent hors pair pour construire une trame romanesque, apparemment brouillonne, mais finalement très stucturée. L'auteur sait où il entraîne son lecteur. Son personnage, Georges Webb, divorcé, renvoyé de la police, séduit par l'élégante Sarah Marsh, fait couler l'encre de son stylo : il raconte son parcours par la fin, revenant au début, déviant à gauche, puis à droite. Progressivement on reconstitue son puzzle. De sa plume découlent blues, tristesse et nostalgie. Perte de soi-même, désarroi complet. Georges Webb est un homme perdu, lié à une enquête qui n'en finira jamais, envers et contre tout. Tous. Un beau roman dense, ingénieusement construit, sous forme bouleversante et touchante. Qui s'inscrit dans le temps ...

Gallimard, 336 pages

La jeune fille à la perle - Tracy Chevalier

Si comme moi vous avez déjà vu le film, c'est presque inutile de s'attarder au livre, l'adaptation est 100% fidèle, les mots en plus. Et là où je me posais la question sur les silences et leurs symboles dans le film, hélas le livre n'en livre pas toutes les significations ! Ce livre n'est pas décevant, mais je n'ai reçu aucune surprise, j'avais encore les images du film dans la tête, seule la fin dans le livre va plus loin. Par contre, là où j'avais été sous le charme de l'interprétation de l'actrice dans la peau de Griet, le personnage de papier, lui, m'a fortement agacée. Griet "pose". Dans tous les sens du terme. Son analyse rend finalement la lecture du roman très intéressante, on tente d'y cerner les aspects les plus complexes et obscurs (il y en a !). A la fin du livre, j'étais convaincue que Griet n'était qu'une sainte-nitouche, à la limite de l'intriguante ! Certes, Tracy Chevalier s'est seulement attachée à une version très romanesque du tableau et de l'éventuelle rencontre entre une servante et Vermeer. Dans le roman, ce dernier est affable et effacé. Colin Firth, dans le film, en imposait davantage !A lire toutes les critiques élogieuses au sujet du livre, on s'attend forcément à un grand moment de lecture, pourtant le film a déjà comblé toutes les attentes. Pour moi, c'était suffisant. Le livre, lui, est de la belle broderie sentimentale.

L'Héritage d'Esther - Sandor Marai

Je suis fatalement sous le charme ! L'écriture de Sandor Marai est d'une classe folle, d'un grand classicisme très soigné, légèrement sobre et guindée, et pourtant si délicatement intimiste, envoûtante et voluptueuse ! Pour le premier livre que je lis de cet écrivain, je suis convaincue ! Je n'en resterai pas là !

"L'héritage d'Esther" est une histoire troublante, dans une grande maison proche de la ruine, où coule des jours tranquilles l'héroïne, Esther, la cinquantaine sonnante, et qui se déclare déjà à la fin de sa vie (gloups!). Une lettre arrive d'un ancien amant, Lajos. Il annonce son arrivée, avec les enfants, et deux autres individus. Cela fait plus de vingt ans qu'il s'est évaporé ! Ancien courtisan d'Esther, il avait finalement épousé sa soeur, Vilma, et avait disparu de la circulation à la mort de celle-ci. Deux décennies plus tard, le retour de Lajos le Terrible fait frémir Esther, son frère Laci, la domestique Nounou et les loyaux amis Tibor et Endre. Chacun espère bêtement que Lajos revient régler quelques vieilles traites, éponger ses dettes et effacer les rancunes du passé mais Esther, vaguement troublée, discernera vite que l'ancien escroc n'a pas changé d'un poil !

Ce roman a été publié en 1939, l'auteur est hongrois, souvent comparé à Stefan Zweig. Mais tous ces détails m'apparaissent vains. Sandor Marai pourrait être un contemporain, un portraitiste au génie incalculable, un roman à la fois actuel et délicieusement suranné, un incontournable quoi ! Dans "L'héritage d'Esther", l'ambiance est feutrée, les nuages du passé passent et repassent, tels des volutes de fumée. Les fantômes hantent les pièces de la maison, se baladent dans le jardin fleuri, effleurent l'épaule d'Esther, laquelle se révèle une héroïne touchante et forte, mais dont la décision finale me semble totalement aberrante ! Cependant mon impression de lecture reste, dans son ensemble, un véritable enchantement !

Amsterdam - Yun Sun Limet

Le narrateur est professeur de musique quand il rencontre Claire, à peine dix-sept ans, et donc beaucoup plus jeune que lui. A l'occasion, il donne des concerts dans un piano-bar où il commence à connaître un joli succès. Lequel va se concrétiser en un disque qui va marcher, aboutir sur une tournée prometteuse mais qui l'éloigne de la jeune fille. Avant de partir, ils se promettent de s'attendre et de s'aimer tout le temps. Et puis la vie, hein, réserve des surprises...
Honnêtement j'avais lu le tout premier roman de Yun Sun Limet, "Les candidats", qui m'avait beaucoup touchée et convaincue que l'auteur possédait du talent à surveiller et suivre aveuglément. Chose réalisée, donc, avec "Amsterdam", son nouveau roman. Sauf que je suis déçue ! Et c'est vraiment dommage. J'ai trouvé qu'il manquait une certaine générosité dans cette histoire, un peu à cause du personnage central, le narrateur, qui est un homme glaçant et désabusé dès le départ. Le genre frileux à aller jusqu'au bout des choses, de peur de réussir ? C'est assez confus à expliquer, mais tous ses actes manqués vont lui retourner à la figure. Il va tomber dans de noires profondeurs qui vont plomber son moral, son existence et l'aura du roman. C'est glauque, démoralisant et point de lueur d'espoir à l'horizon ! J'espère dorénavant que le roman suivant reluira davantage d'une petite étincelle... (Oui, je reste dans l'attente, l'écriture de l'auteur vaut le coup!).
Olivier, 188 pages

Une odyssée - Julien Bouissoux

Personnellement je suis déçue par ce dernier roman de Julien Bouissoux... Un midi, le narrateur croise sur son chemin un renne, perdu en pleine ville de Besançon. Il l'invite à manger des huitres puis chez lui, dans son appartement. Mais le cervidé a un appétit féroce qui va contraindre le narrateur de partir. Loin... D'abord voir la mer, et puis... Quelle aventure, quelle épopée ! Cette Odyssée n'est vraiment pas un roman comme un autre, ni semblable à ce qu'avait écrit son auteur auparavant. J'avoue, c'est déconcertant. Même si j'y ai retrouvé la patte espiègle et malicieuse de J. Bouissoux, le contenu n'en demeure pas moins irrationnel ! Complètement fantasque, surréaliste, plus proche du conte et de la fable, sur.. (quelle moralité ?) un quotidien médiocre, abrutissant qui appelle à l'échappée belle ? En fait, je n'ai pas trop envie d'y réfléchir. Au fur et à mesure que je lisais, j'avais envie de retrouver une histoire "comme avant". Bof, je m'accorde à penser que ce fut une parenthèse fantaisiste, histoire de s'amuser...
200 pages

RENTREE LITTERAIRE 2005 (suite)

Sweet Home - Arnaud Cathrine
Je pense honnêtement que les lecteurs d'Olivier Adam peuvent se reporter sur Arnaud Cathrine : il y a une grande ressemblance entre les deux écrivains, un même univers... Et la coincidence a également voulu que tous deux sortent pour cette rentrée un roman autour du deuil et la perte d'une mère. Laquelle s'est suicidée, en sautant d'une falaise, laissant une famille désemparée et scindée. Dans "Sweet home", l'histoire est contée par les trois enfants, à dix ans d'intervalle. Lily a dix-sept ou dix-huit ans, elle entretient une complicité avec sa maman mais ne pourra manquer la sauver de sa dérive. A leurs côtés, il y a le frère jumeau, Vincent, et le petit dernier de trois ans, Martin, aussi le père et l'oncle Remo qui boit trop. Comment vivre après la mort ? Comment ça va la vie après la mort ?... Mal, très mal. Ce livre, c'est un peu un exercice de deuil : trois largués, trois désoeuvrés, qui tentent de survivre au naufrage. Entre les frères et soeurs, un dialogue de sourds va s'ouvrir : en partant, la mère a ouvert des brèches faiblement colmatées, des cicatrices mal cautérisées. Le constat sera amer, quelques vingt ans après : faire ce que l'on peut, avec un trou dans le ventre, devenir qui l'on croit bon devenir, avec cet enthousiasme gris... - "On aura beau dire, nos constructions hasardeuses ne parviennent pas à se passer d'elle... Il faut du courage et de l'amour autour de soi pour aimer la vie maintenant".Non, ce n'est pas gai non plus. Mais c'est fluide et cotonneux, on se berce dans ce drame familial, attendri par cette tribu d'éclopés. "Drôle de génération, on vous a donné toute liberté et vous voilà tous égarés à ne pas savoir qu'en faire, sinon tout et n'importe quoi..." - et c'est vrai, la peine existe, un peu rabat-joie et lugubre, mais il y a une étincelle derrière tout ça qui me donne à dire que c'est superbe !
Phase deux, 215 pages

Chasse à courre - Clémence Boulouque
J'ai toujours lu avec plaisir les livres de Clémence Boulouque, depuis "Mort d'un silence" et "Sujets libres", et je pensais renouveller cet enthousiasme avec son nouveau roman "Chasse à courre". Toutefois je ne cacherai pas ma déception : ce roman est cruel, mais dans un sens glacial, froid, implacable et qui vous laisse de marbre ! C'est l'histoire d'un chasseur de têtes, Frédéric Marquez, un moins de trente ans au parcours fulgurant, grandes écoles, embauche facile et prestigieuse... L'homme réussit tout ce qu'il entreprend, et surtout il veut ce qu'il y a de mieux, et exige le meilleur de lui-même. C'est bien le moins qu'il mérite, pourrait-on résumer en lisant son parcours. Mais aussi, c'est ce qu'il attend des autres, histoire qu'on le mérite davantage ! Parce que je le vaux bien, dit le slogan publicitaire - et bien c'est la devise de Frédéric Marquez. Egalement : "Donnez-moi la règle et je gagne" etc.. Quelques perles de petitesse brocardent ce portrait terrifiant d'un requin aux dents longues !
Toutefois dans cette histoire, un type est mort - un certain Richard Pétrel, dont on lit l'avis de décès à plusieurs reprises, sans savoir qui il est ! A moins de 100 pages de la fin, le mystère est toujours entier ! Alors oui, ça lasse et ça traîne. Personnellement j'ai retrouvé dans ce livre trop de déjà-vu, vécu autour de moi ou rapporté. Alors, j'attends autre chose d'un roman - que ça change ! Qu'on ne me flanque plus à la figure la "cruelle réalité de la vie"... Clémence Boulouque a voulu épingler cette génération de cadres hautement supérieurs (des hommes ou des femmes plus proches du firmament, sur leur mont de l'Olympe où l'on ne côtoie pas les demi-dieux ou le commun des mortels). Quelques critiques comparent ce livre à "99frs" de Beigbeder ou Bret Easton Ellis (cynisme et culte des marques), mais bon... Le personnage de Frédéric Marquez est très loin d'être sympathique, pourtant le roman est centré sur lui ! Donc, comment éprouver autre chose qu'un sentiment creux et désabusé pour "Chasse à courre" ? Je n'irai pas jusqu'à dire "flasque", comme je l'ai lu dans une critique... Toutefois, il y a du manque dans ce livre, et c'est gênant.
Gallimard, 237 pages

Harraga - Boualem Sansal
"Harraga" signifie "brûleur de routes", autrement dit l'exilé de son plein gré, qui quitte sa famille, sa ville, son village et son pays pour un ailleurs plus mirifique. Le Maroc, l'Espagne, la France, l'Angleterre... les "harragas" sont prêts à tous les riques pour atteindre l'eldorado et fuir l'Algérie qui saigne, souffre et n'offre plus rien. Surtout plus de rêves. L'héroïne de ce roman en sait quelque chose, car son frère Sofiane a tout quitté pour l'ouest et "brûler la route". Elle n'a aucune nouvelle de lui, si ce n'est qu'un jour elle reçoit la visite de Chérifa, une jeune fille de seize ans, enceinte jusqu'aux dents, envoyée par celui-ci. Lamia, elle, a trente-cinq ans, elle est docteur en pédiatrie, elle vit seule dans sa grande maison hantée par les fantômes du passé, et d'elle on peut facilement dire que c'est une vieille fille méchante, grincheuse et vilaine. Jalouse aussi de la pétulance de Chérifa qui déboule chez elle, chamboule ses habitudes et lui renvoie à la face sa cruelle solitude et le vide de son existence. Entre elles deux, la cohabitation est difficile, Lamia mène la vie dure mais finalement elle est très attachée à Chérifa. Du moins, avec sa langue de vipère qui bave trop, Lamia va commettre un impair qui fera disparaître la jeune Chérifa du jour au lendemain.
Et il s'en passe encore dans ce foisonnant roman, mais je me garde d'en dire davantage! C'est exaltant, passionnant, ça raconte du vrai, du beau, du touchant et ça met en décor une Algérie réaliste, tenaillée par l'islam nouveau, ses rigueurs et ses inepties. J'ai du mal à croire qu'un homme puisse être l'auteur de pareil roman ! Boualem Sansal s'est mis dans la peau d'une femme "aigrie, intolérante, méchante, querelleuse, intempestive mais romantique" - Lamia est tout ça et à la fois elle reste attendrissante, touchante et attachante. Elle dit les choses vraies, elle est cynique et franche, drôle aussi. C'est un beau portrait de femme. Et puis, son amour pour sa maison fait aussi partie d'elle. Ses fantômes, son voisinage, sa solitude cultivée avec minutie et jalousie... C'est une femme complètement seule, abandonnée par ses parents, ses frères, sans nouvelles du seul survivant de la fatrie. Normal qu'elle s'accroche à la Chérifa comme à une bouée ! Il y a dans le roman un instinct de survie qui concerne les clandestins, mais aussi les femmes d'Algérie. "Harraga" rend une très honorable peinture à tout ce petit monde. De la poésie aussi teinte l'écriture de Boualem Sansal... Pour une première approche de l'univers de cet auteur, je suis éblouie, complètement séduite!
Extrait :" Pour chaque homme de cette planète, il y a un livre qui pourrait tout lui dire comme une formidable révélation. On ne peut lire le livre, son livre, et rester soi-même. "
Gallimard, 270 pages

Le Ciel pour mémoire - Thomas B. Reverdy
J'ai trouvé ce deuxième roman de Thomas B. Reverdy plus opaque que son premier, "La montée des eaux". L'histoire commence par la disparition de Guillaume, sur Coney Island. Dans un restaurant non loin de là, sa bande de copains l'attend, tous conviés pour un repas-souvenir. Mais Guillaume fera faux bond, et cette nuit-là il va disparaître, sans laisser de traces. Deux ans après, il envoie une lettre de Rome. Thomas, le narrateur, part à ses trousses. Mais se souvenir de son meilleur ami le renvoie à se rappeler son adolescence et la mort prématurée de sa mère. Et le roman va traiter de ces idées : vieillir synonyme de trahir, aller de l'avant après une adolescence heureuse, se souvenir des belles choses et accepter tant d'autres !C'est un sujet assez ambitieux pour un jeune auteur de trente ans. Une nouvelle fois, l'histoire évoque la disparation et la mort. Thomas B. Reverdy semble être très marqué par ces thèmes, mais alors qu'il glissait une plume impeccable, de toute beauté et limpide comme l'eau claire dans son premier roman, "Le ciel pour mémoire" a quelques lacunes : des paragraphes flous, des manques, des confusions, des instants qui traînent... Ce roman n'est pas à la hauteur du précédent, toutefois j'accorde que l'auteur a beaucoup de talent et qu'il garde une place importante dans mes choix. Je vais continuer de le suivre, car sa petite musique me plaît !..
Extrait :" Sans doute les regrets sont-ils les souvenirs qui durent le plus longtemps. La mémoire est une dette insolvable qu'on contracte avec la mort. "

Le corps de la baigneuse - Philippe Authié
Malgré une alléchante quatrième de couverture, l'histoire du premier roman de Philippe Authié tombe vite à plat. Adam, peintre manqué, isolé dans une maison familiale dans un petit village d'Ariège, disparaît. Au bout d'un an, son cousin (le narrateur) débarque sur les lieux et prend un peu la place de ce dernier. Un crime avait eu lieu, non loin : une jeune fille, retrouvée nue, le corps au bord de l'eau, sauvagement tuée. Mais le plus macabre et flippant dans l'affaire semble être la tentative de mise en scène du crime par le coupable. Les photos et vidéos prises sur les lieux l'attestent. Adam avait été approché par le capitaine de la gendarmerie, en tant qu'expert en critique d'art. Son oeil avisé allait pouvoir guider l'enquête et donner une piste intelligente. Or, rien de sensé n'a cours dans cette intrigue ! Une jeune fille trop belle, dont le corps inspire plus d'un sentiment "d'émerveillement" au moment d'inspecter, un peintre qui disparaît, en laissant des carnets derrière lui, dans lesquels il se livrait à toute sorte de confession... A son tour, le narrateur reprend l'enquête à partir des mêmes éléments qui ont été confiés à son cousin : photos, témoins, etc. Les faits sont troublants, les découvertes ajoutent au désappointement et plombent une histoire qui part de plus en plus en queue de poisson !Pour un premier roman, "Le corps de la baigneuse" manque singulièrement de clarté, de simplicité, d'élan dynamique et de l'étincelle qui fait mouche. J'ai été très déçue par ce livre, j'ai trouvé qu'il était trop mou et trop alambiqué. Quelques relents de scandale flottent, certains passages surgissent et dénotent un manque de logique. Sans oublier que l'intention de l'auteur apparaît bien floue : roman policier, roman esthétique ou de l'importance de l'art dans un homicide ? C'est assez maladroit et laborieux.
Seuil, 200 pages

Le premier pas suffit - Xavier Houssin
Ce livre s'adresse à tous les lecteurs que nous sommes, qui un jour avons fait "la rencontre". Celle d'un auteur, le seul, celui qui vous berce et vous ouvre les portes, grâce à sa littérature. Cela vous marque, vous touche et vous agrippe jusqu'au bout. Pour le narrateur de "Le premier pas suffit", la rencontre a eu lieu - avec un certain Jean-François de La Harpe, poète, dramaturge du 18ème siècle, un peu obscur et oublié des contemporains, bien que membre de l'Académie Française. Aujourd'hui ses écrits prennent la poussière, sinon sont perdus dans les oubliettes du temps. Mais le narrateur a tout désencrassé, a fourni un travail de fouine, a cherché, déniché et retracé la vie d'un homme, d'un auteur dont le plus fameux livre s'intitule "Mélanie", sorte de mélodramatique de l'époque, qui poussait d'Alembert à verser de chaudes larmes pour un public aux abois, dans un quelconque salon privé, lors d'une lecture tout aussi confidentielle !.. Bref, le narrateur mêle ses investigations à ses souvenirs personnels, se sentant si proche de l'Homme qu'il lui donne du "tu". - "J'ai choisi de le suivre pour rattraper mon rêve. Je me laissais guider. Je découvrais sa vie. Une envie de savoir sa difficulté d'être. J'étais le réceptable d'un passé enfoui. Les livres. Les archives. Et les lettres rouvertes. Comme il renaissait à chaque découverte, inexplicablement, je me souvenais de tout".

Plus que pour l'intérêt de découvrir réellement qui est ce Jean-François de La Harpe, la lecture du nouveau livre de Xavier Houssin apporte des lumières, des étincelles sur le lien infime entre un lecteur et son auteur. Le sien. Il suffit d'une fois, d'une rencontre inopinée, un charme s'opère et le reste découle, rien ne s'explique... "Les livres et les mots nous emportent parfois. Loin. Si loin. Au centre de soi-même. On se perd. On s'enroule. Le tuteur et la tige. Page à page on retrouve ce que l'on n'attend pas". J'ai été très touchée par ce texte, tout composé de phrases très courtes, plus souvent des mots, des émotions. Nulle envie de composer de belles dissertations à n'en plus finir... C'est encore une fois un roman très court, mais je ne le regrette pas car je trouve que la force et la beauté de Xavier Houssin est cette signature concise mais essentielle. Le peu donne toute sa force, de plus ce livre est truffé d'anecdotes qui ne laissent pas insensible. C'est une belle ballade littéraire, c'est vrai... Poétique, en plus.
Buchet Chastel, 134 pages

Quand j'étais drôle - Karine Tuil
L'histoire du dernier roman de Karine Tuil raconte la mésaventure d'un homme qui a cherché à conquérir l'Amérique, en gros. Jérémy Sandre, ou Jerry Sanders, quitte une brillante carrière d'humoriste en France pour tenter sa chance à New York. Or, il devient la victime d'un enjeu géopolitique affligeant, l'entrée en guerre en Irak par les Etats-Unis, contre l'assentiment de la France. Bref, Jérémy est aussi un homme balourd et pataud, qui commet des impairs dans ce climat francophobe. Résultat : il se retrouve presque à la rue, sans cachet, sans spectacle, sans un sou et avec une fiancée qui se fait la malle.
Il faut également ajouter à son actif que l'homme doit gérer des dettes de jeu, des mensonges à sa famille, des conflits avec son ex-femme et la crise d'adolescente de sa fille. Trop pour un seul homme ? Non, car ce n'est pas tout. L'histoire débute en découvrant que Jérémy est emprisonné, accusé d'avoir tué un homme, et son histoire, c'est un peu sa déposition auprès de son avocat.
Ce que je retiens de ce livre ? Passionnant ! Intéressant, pétri d'humour, très dynamique - ce qui contraste avec le caractère pitoyable du héros. L'écriture est enlevée, on ne s'ennuie pas et les péripéties du personnage central ne cessent d'être pathétiques, dérisoires, mais finalement réjouissantes. Hélas, on se rit des malheurs d'un homme, et pourtant celui-ci a bien couru après ses misères ! Toutefois, il parvient, à l'aide d'habiles pirouettes, à renverser la tendance et se rendre attachant, héros malgré lui et victime d'un concours de circonstances malchanceuses. "Quand j'étais drôle" devient l'un des meilleurs romans de sa jeune auteur, Karine Tuil. Du plaisir, rien que du plaisir !
Grasset, 357 pages

En famille - Marianne Rubinstein
Mai 2002, Cécile et sa fille Jeanne assistent aux derniers jours de Louise, la mère et grand-mère, âgée de 92 ans. La famille se retrouve : les frères, André et Gaby, la soeur Suzanne, les enfants, petits-enfants, etc. Ils ont peu de jours pour organiser les obsèques, régler leurs humeurs et les dispositions de ces âmes changeantes, sans plomber la réunion de famille ! S'ajoute un souvenir de juin 1961, avec le retour de Gaby d'Algérie. Celui-ci retrouve sa petite soeur, surnommée Chiffon, encore bébé lors de son départ, et désormais plus mature, plus belle, plus mutine...
Ce que j'aime dans ce premier roman de Marianne Rubinstein, c'est son côté bref, épuré et chuchoté qui s'en dégage. Les personnages flottent, pensent, glissent, mais jamais ne s'écrient ou trépignent. Pourtant les émotions sont à fleur de peau, chacun s'agace, s'insupporte, et pourtant la famille demeure soudée jusqu'à l'enterrement de la mère et grand-mère. Pas un mot de trop, pas un geste déplacé. Et puis, à dessiner un bref panorama des pensées des uns et des autres, l'auteur permet ainsi de comprendre certains silences, car chez elle inutile d'épiloguer des pages entières pour cerner telle personnalité, tel différent ou tel secret. Et j'ai ainsi beaucoup aimé, lu d'affilée ce roman un peu trop court. Ce huit-clos familial m'a rappelé le souvenir de "Sept jours" de Valentine Goby, le soleil de Bretagne en plus, sans doute la poésie en moins. Mais "En famille" représente un très beau, très bon roman camouflé dans cette rentrée bigarrée !
Phébus, 122 pages

L'antilope blanche - Valentine Goby
En 1949, Charlotte Marthe débarque à Douala au Cameroun pour diriger une école moderne pour jeunes filles. Elle a trente-cinq ans et le coeur en miettes, brisé par un chagrin d'amour, qu'elle fuit, quitte à aller jusqu'au bout du monde, comme c'est le cas présent. L'histoire de cette "Antilope blanche" est la sienne, qu'on lit à travers ses cahiers, depuis 1949 jusqu'à 1961! Un bien beau parcours par cette femme volontaire et dynamique, résignée à pousser "ses filles" vers un avenir meilleur que celui d'épouse dotée et mère d'une ribambelle d'enfants.
Au début du roman, j'ai un peu peiné pour m'intégrer à l'histoire. J'avais le même sentiment qu'éprouvait le personnage - poisseux. La jeune femme débarquait là un peu contre son gré, donc n'était pas fatalement fascinée par la nouveauté, l'exotisme ni niaise sur ce dépaysement, les habitants du Cameroun, les coutumes des peuples et le microcosme de la société coloniale des années 50. A l'image de son récit, l'histoire commençait donc de manière un peu mélancolique et résignée. Les difficultés s'empilaient, le moral pas au beau fixe.. Pourtant j'ai lu jusqu'au bout car je me suis attachée à l'héroïne. Je pensais qu'il s'agissait d'un personnage réel et j'ai ainsi effectué quelques recherches avant la fin du livre. Et bien entendu, Charlotte Marthe est bien fictive, par contre son inspiratrice se nomme Charlotte Michel, tout aussi anonyme dans les manuels d'histoire, pourtant ce bout de femme a contribué modestement à l'épanouissement et l'évolution de la situation des jeunes filles au Cameroun.
Ainsi, Valentine Goby a creusé dans les archives, visité le pays et remué ciel et terre pour aller au devant de ce fascinant personnage ! Elle crée ainsi une Charlotte Marthe prise au coeur des tourmentes, qu'elles soient légères ou graves, dans un paysage post-colonnial de plus en plus vacillant. Pour moi, en fin de compte, j'ai beaucoup aimé ce roman, pourtant très différent de ce que l'auteur proposait jusqu'à présent. Je me suis installée progressivement dans l'histoire, j'ai vécu les hauts et les bas des personnages, preuve que ce roman est réussi car il a su incroyablement m'attacher ! De plus, la relation entre Charlotte et "ses filles", les fameuses Antilopes, est aussi le noyau dur du roman - c'est beau et c'est simple. Moi je n'en demande pas davantage !
Gallimard, 276 pages

La joueuse d'échecs - Bertina Henrichs
J'ai commis bêtement une méprise sur ce livre, je pensais lire un roman policier ! Et je me suis plantée, ou bien j'ai mal compris, ou bien je me suis trompée de livre, mais résultat : je suis un peu passée à côté ! "La joueuse d'échecs" raconte l'histoire d'une femme de ménage, mariée et mère de deux enfants, qui décide un jour de s'initier aux échecs. Sauf qu'Eleni habite une petite île grecque, retirée, repliée sur elle-même et ses habitants, et aussitôt cette lubie d'une femme de ménage qui joue aux échecs passe pour une excentricité, une folie ! Chacun s'empare de l'affaire, amis, voisins et famille. Bref, cela tombe dans le délire !
Heureusement le roman n'est pas long, 150 pages. Pourtant j'ai réussi à trouver quelques passages un peu à rallonge, surtout concernant le jeu des échecs. Et puis le démarrage est lent, pour moi qui m'attendais à une intrigue policière, les trente pages d'incipit ont paru incroyablement quelconques et ordinaires ! En fait, je suis plus déçue de moi qui avais espéré une lecture qui n'existait pas en fait. Ce n'est pas vers les qualités du roman que je vais débattre, il y a tout de même du bon dans "La joueuse d'échecs". D'abord le portrait de femme d'Eleni, sa famille, les rouages qui s'emballent autour du secret, des ragots et autres murmures autour de ce qui devient carrément UN personnage. Sauf qu'Eleni est une petite bonne femme humble et sans fantasme, à part de vouloir son parfum à elle, son "Eau sauvage". Elle est mignone dans son genre, sa détermination est assez comique et les aléas autour d'elle font souvent penser à des sketches, des farces de guignol. Aussi j'étais impressionnée de lire un roman rédigé en français par un auteur née en Allemagne, mais qui réside dans l'hexagone depuis quinze ans. Cet hommage à la langue qu'est la nôtre impose respect et chapeau bas. C'est juste dommage que, pour ma part, j'ai appréhendé une lecture différente de ce qu'elle était là, réellement, sous mes yeux.
Liana Levi, 150 pages

L'arrivée - Kim Doan
Un homme décide de rentrer dans son pays d'origine qu'il a quitté trente ans auparavant, à la suite du décès de sa femme correspondant à la naissance de leur fille. C'est d'ailleurs pour retrouver celle-ci qu'il accomplit ce voyage. Aussi, l'homme est désormais âgé, très malade et prêt à mourir. Pourquoi donc fait-il aujourd'hui ce travail de recherches ? Plus dans un esprit de rédemption, ainsi je le pense. Car franchement, pendant trente ans, cet homme ne s'est jamais soucié de sa fille, confiée aux soins de la belle-soeur. Ni lettre, ni photo, autant chercher une aiguille dans une meule de foin ! De plus, les gens qu'il connaissait à l'époque ont disparu, essuyé des bombardements, ont été éparpillés dans des hôpitaux de fortune. Bref, autant se résoudre à la mort de son enfant. Cela revient au même !
J'ai de la peine à apprécier un roman qui se centre autour d'un tel personnage - un homme qui tourne le dos à son enfant, lui reprochant presque la mort de son épouse, qui décide de revenir vers sa fille parce qu'il va mourir. Trente ans ont passé, c'est trop. Ce voyage vers le passé est plus un travail personnel et égoïste. L'homme puise en lui des réserves vitales qui s'amenuisent. Il n'est pas prêt à retrouver sa fille, dont il ignore le nom, le visage. Il s'imagine avoir une fille modèle, belle, le portrait de sa défunte. Il n'envisage pas le contraire, au pire il accepte d'office l'idée qu'elle soit morte, elle aussi ! C'est un peu fort, cet homme qui se jette dans le vide. Qu'il y reste ! "De cette dernière tentative, je n'attends rien. En même temps, j'en espère tout." Moi je trouve que c'est trop tard, tant pis pour lui. Cet homme a gâché ma lecture !
Plon, 165 pages

La noce d'Anna - Nathacha Appanah

Ce roman me parle d'un bout à l'autre, c'est tout moi ! Sonia, quarante-deux ans, marie sa fille Anna. Au cours de cette journée, Sonia va vivre de souvenirs autour de sa relation avec sa fille, comprenant la rencontre avec le père d'Anna, la vie en France, loin de son île natale qu'est l'Ile Maurice, son travail d'écrivain, mais surtout les antagonismes émergeant entre une maman fantasque et insouciante contre une fille plus rangée, studieuse et consciencieuse. Anna et Sonia sont deux opposées, elles ont grandi à deux et aujourd'hui le noyau s'ouvre pour un autre, un lendemain et un ailleurs qui donne le frisson.
Pourquoi j'ai tout personnellement aimé ce roman ? Car je me suis sentie toute concernée par ce portrait de maman, qui regarde sa fille et s'en souvient comme si c'était hier. Se rappelant l'enfant blonde et rieuse devenir plus modérée, Sonia se demande pourquoi sa fille finalement lui ressemble si peu. Il y a au fond d'elle une envie de bousculer son enfant, de vouloir la placer dans un autre cadre, plus semblable à ses idéaux. Se marier en rouge, les cheveux au vent, un hibiscus derrière l'oreille, les pieds nus.. pourquoi pas ? Mais Anna, elle, trouve ça "ridicule". Etre mère et le devenir, ce roman pose toutes les questions délicates. Etre fille, assumer sa propre identité, couper le cordon, c'est une autre problématique. "La noce d'Anna" m'a renvoyé un portrait de maman que je risque de d'être, de devenir... Ma fille n'a que cinq ans, moi à peine trente ans, et pourtant... J'étais dans la peau de Sonia, je me voyais aussi plongée dans cette noce, regardant ma fille poudrée de blanc, les lèvres rouge carmin, la trouvant belle mais si loin de moi... Je me suis plongée dans ce livre avec un vrai bonheur, j'ai purement et simplement aimé. Et l'auteur, Nathacha Appanah, m'a bluffée d'avoir dessiné une femme de quarante ans avec cette sérénité, cette maturité déconcertante car elle-même n'a que trente-deux ans ! La journée apporte à Sonia beaucoup de réponses à toutes ses questions, la berce à force d'introspection et de regards vers un passé libérateur. Je n'ai plus de mots pour évoquer mon enthousiasme, déjà fort éloquent avec Blue Bay Palace, son deuxième roman. Tout bonnement, j'ai adoré.
Gallimard, collection Continents Noirs, 148 pages.

Palmito d'Evian - Catherine Soullard
Une femme de quarante ans tombe raide dans son appartement, victime d'un accident cérébral. Elle en revient mais défigurée, méconnaissable aux yeux de sa fille. Cette maman n'a plus sa tête, ne formule plus ses phrases, oublie ses mots, radote, s'impatiente, se tartine le visage de crèmes et ne se nourrit que de biscuits et d'eau minérale ("Palmito d'Evian"). Trente ans que ça dure, la fille oscille souvent entre l'agacement, l'énervement, la tendresse et le sang-froid. Mise à rude épreuve, mais aux regards incompréhensibles des autres elle rétorque "après tout, c'est ma mère". Et toc.
A l'image de l'esprit embrouillé de sa mère, désormais en maison de retraite et confinée dans un état végétatif plus ou moins inquiétant, le roman se chamboule de mille et une pensées, d'anecdotes qui laissent filer la difficulté de s'occuper de sa maman réduite à un tel état. Donc, roman confus, chapitres brefs, incisifs, des bouts, des instantanés d'une tentative de ne pas laisser tomber sa mère, d'assumer son rôle filial. Malgré la frustration, comme elle le dit, en tombant malade, sa mère a ôté à sa fille le droit à la mémoire. Son héritage, c'est de veiller une maman qui déraille, inconséquente et qui ne comprend plus rien, ou pire, qui le fait exprès ! C'est donc un livre sur l'épineuse relation entre une fille et sa mère vieillissante, intéressant mais parfois brouillon.
Calmann-Levy, 132 pages

Les amants américains - Pascal Morin
Quel fouillis au début ! Première impression : il y a plusieurs narrateurs, d'âge et de sexe différents, plongés dans le passé et le présent. Quand l'histoire s'installe enfin, on découvre qu'un homme de quarante ans, au volant de sa voiture, va à la rencontre d'une femme qui fut une adolescente rêveuse, dans les années 60, et qui a eu et abandonné son enfant. On comprend que ce bébé fut Alexandre, l'un des narrateurs de l'histoire, dans la peau d'un quadragénaire mais aussi de l'enfant et l'adolescent, à la quête de ses origines. Se chevauche, en imagination, le parcours de Rose, autrement dit Sourde, pour avoir caché, abandonné son enfant, tourné le dos à celui-ci sans ciller. Entre reproche, état d'âme et nostalgie, l'histoire d'Alexandre et Rose est celle d'enfants rêveurs et utopistes, blessés et solitaires.Honnêtement je n'ai pas trouvé le même enthousiasme lorsque j'avais lu le premier roman de Pascal Morin, L'eau du bain. Histoire beaucoup plus percutante et vicieuse, bien construite et palpitante. "Les amants américains" est plus travaillé, plus fouillé et réfléchi. L'auteur a emprunté de nouveaux sentiers, qui furent déconcertants au démarrage et laissent finalement perplexes. Ce n'est pas un mauvais livre, mais je suis déçue de ne pas retrouver les qualités qui m'avait séduite dans son premier roman. Un peu frustrée, en somme.
Editions du Rouergue, 124 pages.

La peau des autres - Eric Paradisi
Avec deux femmes dans sa vie, l'homme de "La peau des autres" refuse pourtant d'être "un homme à femmes", collectionneur de conquêtes faciles, les sentiments au placard. Lui revendique d'être un homme qui ne sait pas dire non et qui aime le goût de "la peau des autres". Ainsi, il rencontre d'abord Pauline Huang, masseuse à la longue natte brune. Puis Paule Clarence, l'imperméable en cuir, le bonsaï malade, médecin... L'homme s'est reconverti dans ce commerce, lassé d'être visiteur médical, métier peu humain, le pourrissant de l'intérieur. Qu'en est-il resté, finalement ? L'homme semble si froid, si glacial et cynique, à l'image de son époque. Il a juste du coeur pour ses souvenirs (amers) de l'enfance et le soutien pour son père malade.
Point d'épilogue ou de solution. On pourrait vite cataloguer ce premier roman "de tourner en rond" et de réchauffer une histoire déjà écrite, déjà lue. Non. J'ai été surprise et séduite par son narrateur détaché et qui banalise jusqu'à la conception du sexe en lui-même. Culotté, donc. L'histoire ne s'apesantit jamais, c'est court, juste et bien dosé. Quelques passages assez effrontés, une rigueur presque naturelle et une aisance ébouriffante pour ce monde sans lendemain, qui ne tient pas debout, illogique et l'où se sent si seul... etc. Très séduite, j'ai aimé mais j'ai du mal à le partager.
Gallimard

Rue de la tranchée - Kari Hotakainen
Matti vient de se disputer avec son épouse Helena et lui a envoyé son poing à la figure. Aussitôt Helena fait ses valises et part avec leur fille Sini. Plainte déposée et divorce en cours, soit six mois de réflexion selon la loi finlandaise. Mais Matti s'insurge, après tout voici ce qu'il en dit : "Helena avait employé une ruse antique, connue depuis l'aube de l'humanité : frapper à coups de mots pour me faire riposter avec mes poings. La justice et les services sociaux déroulent tout de suite le tapis rouge devant celui qui exhibe un oeil au beurre noir". Il décide aussi d'entrer en résistance, lui "le combattant au foyer", celui qui a toujours favorisé l'épanouissement de sa femme pour une vie professionnelle, tandis qu'il s'occupait du reste (ménage, enfant etc.). Comble de l'ironie, le conflit qui opposait Helena et son mari se pose justement sur son manque de "machisme" !Bref, Matti a un projet et se met en tête d'acheter une maison - La maison de ses rêves et ceux de Helena, une maison de vétéran (c'est toute une histoire à ce sujet) - afin donc de reconquérir sa femme, de récupérer leur fille et de refonder une famille soudée. Il entre ainsi en transe, véritablement. Pour plusieurs raisons : trouver LA maison, ramasser l'argent nécessaire, espionner ses voisins, prospecter, harceler etc, etc...
C'est franchement un roman déconcertant. Heureusement Matti n'est pas le seul intervenant, les autres protagonistes aussi jouent les narrateurs. Heureusement, car le personnage de Matti est déroutant : est-il fou, psychopathe ou désespéré ? Un peu tout ça. Toutefois il m'est demeuré antipathique. A plusieurs reprises, Matti est présenté comme un homme "en transe" et c'est vrai ! L'homme court partout, il prend des notes dans un carnet, il fait des collages, téléphone et espionne avec des jumelles. C'est presque un malade ! D'un autre côté, sa transe donne une pression supplémentaire et fait monter d'un cran supérieur l'atmosphère : d'une analyse du couple et de la société actuels, (qui égratigne voisins, propriétaires, agents immobiliers, spéculation et la famille démantelée etc), on passe fébrilement à un thriller psychologique, une montée de la folie douce et un carnage hypothétique ? Qui sait... Mais je n'ai pas su entrer dans le roman, ni pu m'attacher aux personnages. J'ai été assez hermétique à cet humour, à l'ironie du narrateur mais j'ai trouvé assez espiègle ce mélange d'intervenants qui confirmaient un peu la vision des choses ou la déformaient. J'aurais pu abandonner plus d'une fois, mais je souhaitais connaître l'issue de l'histoire. Comment allait s'en sortir Matti ? La fin, assez croustillante, laisse la porte ouverte aux suggestions ! Moi, je reste sur ma réserve.
354 pages, JC Lattès
Des articles : Info-Finlande & Parutions

RENTREE LITTERAIRE 2005

J'apprends - Brigitte Giraud
Nadia est née en Algérie mais habite la région lyonnaise avec son père, sa soeur, son demi-frère et celle qui n'est pas sa mère. Elle a six ans et entre pour la première fois à l'école. Aussitôt ce monde nouveau devient pour elle une délivrance, un confort, un périmètre de rigueur, d'organisation et d'encadrement. En grandissant, Nadia s'applique toujours autant en classe, en gymnastique mais se détache des autres. Sa différence lui vient du mystère de son passé, sur toutes ces choses qu'elle comprendra "plus tard". Elle apprend ses leçons par coeur mais "personne ne m'apprend mon petit bout d'histoire à moi, ma traversée de la Méditerrannée, ma triste épopée". Car au fil du temps, Nadia devient curieuse, se pose des questions et réfléchit; selon elle, "je ne suis pas celle que tout le monde croit connaître".En fait, cette jeunesse semi-dorée, semi-amère se passe dans les années 60-70, dans une ZUP où "nous sommes tous des enfants de la guerre d'Algérie, sans le savoir". Nadia est une petite fille attachante, dans laquelle une génération peut se retrouver. Par bribes, elle raconte sa jeunesse et son début d'adolescence, échelonnée de morceaux de poèmes, de règles de grammaire, sciences ou histoire. Nadia s'affirme à l'école mais s'efface chez elle. Sa double identité relève d'un passé familial chuchoté, à peine esquissé. Elle entend "des choses" dans les cages d'escaliers ou près des boîtes à lettres mais elle ne sait rien...Brigitte Giraud livre ainsi un nouveau roman en toute simplicité, écrit avec beaucoup d'amour pour la petite Nadia, enfant 'importée", un modèle dont on gomme les angles et avec un pan d'histoire qu'on tente d'effacer, avec maladresse et méchanceté, déjà. "J'apprends" est un mélange d'innocence et de pudeur, de vérité qui sort de la bouche des enfants. C'est très simple, ce qui n'enlève pas sa qualité !

Extrait :" L'école m'éloigne de la maison, me protège. A l'école, nous construisons notre monde, qui n'est pas celui des parents. Nous inventons un univers parallèle, presque étanche où n'existent ni notre histoire ni notre origine. Dans la Zone à Urbaniser en Priorité, nous sommes tous des enfants de la guerre d'Algérie, sans le savoir. Nous n'avons pas conscience que l'Afrique du Nord est inscrite dans nos veines. Pieds-noirs, Algériens, harkis, fils d'immigrés partagent le même espace. Ceux qui sont des Français d'Ardèche et de Haute-Savoie sont des enfants d'appelés en Algérie. Impossible d'y échapper. Les photos de palmiers et de bougainvilliers sont dans tous les albums, les roses des sables sur tous les buffets. La déchirure de la guerre dans toutes les mémoires. Mais les enfants que nous sommes se heurtent au silence. Les questions que nous posons dans nos appartements restent sans réponse. Nous marchons sur de la braise encore brûlante et personne ne veut nous raconter notre histoire. Nous savons que la Méditerrannée a baigné le destin de nos pères, qu'elle en a fait des hommes nostalgiques. Mais personne n'a le courage de nous enseigner les détails de la folie algérienne. "
Stock, 156 pages

Pissenlits et petits oignons - Thomas Paris
Koulechov est un croque-mort original. Dans son métier, pour égayer ses instants morbides, il décide de connaître "ses" morts afin d'écrire au moins quatre pages de leurs histoires personnelles. Koulechov s'improvise écrivain et rend ainsi âme aux disparus. Un jour il s'occupe du cas de son quatre mille deux cent vingt-quatrième "client" : Emile Lécuyer. Et c'est deux femmes qui entourent ce cadavre, Eva Rouvière et Anne-Marie Lécuyer, la maîtresse et l'épouse, semble-t-il. Et l'histoire commence sur le trajet pour inhumer le corps, un pistolet braqué vers Koulechov ! Qui, quoi, comment, pourquoi ? Le lecteur s'en pose des questions et Koulechov, en digne et humble narrateur, déroule le fil de son histoire.

"Pissenlits et petits oignons" se trouve donc un roman drôle, glacial et inquiétant, assez risible par certains aspects comme la comédie des moeurs légères mais esquissées. Koulechov est un personnage affable, qu'une histoire, simple en apparence, va paralyser et emmêler les pinceaux. D'ailleurs, la conclusion s'avère étrange, dérangeante et révise le roman entièrement !

Buchet Chastel, 166 pages

La martre - Alice de Poncheville
Alice de Poncheville est avant tout une auteur pour la jeunesse et j'ai eu le sentiment qu'à travers l'écriture de "La martre" le style s'y ressentait. J'entends par là que l'ensemble de ces dix nouvelles sont toutes très simples, peu originales, mais attachantes et pétries de tendresse. Alice de Poncheville sait très bien s'attacher à ces personnages, et nous le rend bien. D'emblée, avec "La princesse", j'ai particulièrement apprécié Adèle, une héroïne qui se trouve un peu trop ronde, godiche et pataude, en visite chez son amie Elizabeth dans sa belle villa avec piscine. Dans cette histoire, c'est assez cruel de déceler les failles d'une amitié d'enfance qui vieillit mal. Et quelle chute ! c'est assez drôle.
Par la suite, les histoires se suivent et se ressemblent moyennement. Parmi celles qui sortent du lot, "La martre" (autrement dit, un mammifère à fourrure, semblable à une fouine, en plus gros) qui réunit deux frères étouffés par la jalousie et la rancune réciproques. Un trajet en voiture va libérer les tensions, mais sans faire trembler le sol. C'est globalement ce que j'ai ressenti, au fil des pages : c'est bon-enfant, assez délicat, les personnages sont ordinaires et leurs aventures tout autant ! Tendresse particulière pour André, dans "La chemise", un vieux garçon à tendance obsédé, et la femme dans "Le rallye", seule et radoteuse. Aucune des chutes n'est fulgurante ou époustouflante, la lecture de ce livre est sommaire. C'est gentillet mais pas indispensable.
L'olivier, 185 pages

Le vrai est au coffre - Denis Lachaud
Thomas Fabre emménage dans une cité proche de Paris, dans un logement attribué aux employés des chemins de fer. Il a cinq ans et vit auprès de ses parents et sa soeur Hélène. Très vite, une nouvelle famille arrive dans cette cité et Tom fait la rencontre de Véronique. Avec elle, une amitié fusionnelle va aussitôt se créer. Tom et Véronique sont inséparables et tout deux jouent au papa et à la maman avec les nombreuses poupées de la fillette. Avec le temps, Tom et Véronique sont toujours collés l'un à l'autre et cela semble agacer certains garçons de cette cité qui insulte Tom de "tapette". Malgré le temps qui passe, cette étiquette poursuit Thomas. Il a huit ans, part en classe de neige mais les choses se passent mal.

Je laisse la surprise au lecteur quand à la tournure des événements survenant vers la page 100. Pour ma part, j'ai eu du mal à déceler le fantasme du réel. Alors que le texte était épuré, simple et presque effacé, l'histoire passe ensuite un autre cap, plus déroûtant et perplexe. On aime ou pas, parfois j'oscillais. Denis Lachaud travaille sur le même thème du choix identitaire au fil de ses romans. Depuis "J'apprends l'allemand", j'ai du mal à retrouver ce qui m'avait plu chez cet auteur. Tom dans "Le vrai est au coffre" est encore un enfant qu'on pense efféminé parce qu'il ne joue pas au football, c'est un gamin solitaire et qui traîne avec une fille. A un moment, Véronique s'exclame en colère contre ces prototypes de mâles sûrs de leurs décisions, de leurs destinées et qui veulent l'imposer à l'assemblée. Le droit à la différence, c'est un peu le message de ce roman. Mais j'ai trouvé que Denis Lachaud était trop ambigu dans sa narration, surtout vers la fin. Le mélange des genres est si confondant que l'impression générale s'en ressent. En bref, je suis mitigée, mais pas négative.

Actes sud, 156 pages

Un minuscule inventaire - Jean Philippe Blondel
Après "Juke Box" (une chanson, un pan de vie), "Un minuscule inventaire" reprend le principe de ressasser un moment de son existence à partir d'un objet, cette fois-ci. Antoine a quarante ans, sa femme le quitte pour un dentiste et part avec leurs deux enfants. Lui décide de faire le vide dans la maison avant de tout quitter pour partir à l'étranger. A l'occasion d'un vide-greniers, il déballe ainsi les vestiges d'un passé à la fois récent ou lié à l'enfance. La journée s'écoule et lui de rêvasser sur sa chaise au fur et à mesure que les objets changent de main et de propriétaire...
D'abord, je m'attendais à lire l'inventaire de son stand et l'association mélancolique à un souvenir d'une vie tour à tour comique, dramatique ou dérisoire. Et puis, finalement, après avoir fait le maigre tour des "objets perdus", on passe de l'autre côté du miroir : vers les "objets trouvés". Et alors tout prend un sens différent, ce qui paraissait aigre-doux prend une teinte plus édulcorée. Finalement, Antoine est un garçon bien sympathique... Et c'est l'un des points attachants du roman : la tendresse qu'inspirent les personnages. Au cours de cette journée, on accompagne Antoine bien plus loin - on fait la connaissance du petit garçon, de l'adolescent puis du jeune homme. Enfin bref, j'ai beaucoup aimé... Jean-Philippe Blondel est plus "léger" dans ce roman qu'il ne transparaissait dans "Juke Box" - plus d'humour, de finesse. C'est un beau petit voyage au travers du miroir - très, très agréable !

Extrait :"... je pense que j'en ai fini, moi, du rêve du hamac - plutôt qu'un hamac, je voudrais un nuage - quelque chose qui s'élève un peu plus haut maintenant, une ouate - et puis tout oublier. "

Robert Laffont, 295 pages

Un instant d'abandon - Philippe Besson
Un homme rentre au bercail, dans son village au bord des falaises, en Cornouailles. A Falmouth, la grisaille est constamment dans le ciel, mais aussi chez ses habitants. Ces derniers ne pardonnent pas qu'un des leurs se fasse remarquer, comme le cas de Thomas Sheppard. L'homme est de retour au pays, mais sous le coup de l'opprobre. Tom est désormais "un monstre" aux yeux de tous - il a tué son fils. Cinq années de prison n'ont pas lavé la haine des habitants de Falmouth - on lui en veut. Et celui-ci exacerbe le ressentiment en revenant au village - inadmissible ! Dans ce coin où les visages sont fermés, les femmes interdites au bistro, les hommes perdus en mer, "où rien ne se dit et tout se sait"... Tom a toutefois le sentiment d'être libre à Falmouth, bien que sous la coupe du bannissement. Par deux fois, il va se confesser : à deux autres exilés, deux âmes en peine. L'un va recevoir toute la vérité sur la disparition de son fils, l'autre va comprendre pourquoi il est rentré au 325, Melville Road.

Honnêtement, je ne pense pas que ce dernier né de Philippe Besson soit du grand cru ! Pourtant le début est prometteur et tient le lecteur agrippé, fasciné par cette ambiance morne qui règne à Falmouth. Le cadre est bien planté, les embruns, les falaises, l'isolement et le sentiment de non-retour sont très palpables. Et pourtant, l'auteur dérape en cours de route, la fin est flottante. Le glauque doit être associé à une certaine "poésie" pour être accepté, et là il n'y a que de la rigueur, de la violence. Le personnage de Tom Sheppard s'enterre et campe sur des positions que je trouve inexcusables. Et à trop les ressasser, je m'énerve presque contre ces petitesses qui ont ponctué le discours du pseudo repenti ! Trop facile... Bref, j'ai récemment lu une remarque sur Philippe Besson, devenu un peu trop fécond aux cours des dernière rentrées. La multiplication ne garantie pas la qualité, c'est à surveiller ! Et ce nouveau roman en est un preuve : la fin est bâclée.

Julliard, 213 pages

Mesdames, souriez - Jessica L. Nelson
Eté caniculaire, dans un appartement parisien, deux antogonistes s'affrontent : Louisa Marie, étudiante de vingt ans, superficielle et légère, contre la Vieille, l'Autre, l'Antique, jamais nommée, juste désignée, quatre-vingt dix ans bien sonnés, un menhir dressé sur ses pattes, la babine bavante de haine. Ces deux-là cohabitent dans le même appartement depuis trois ans, l'une par héritage, l'autre par "raison". Mais ni l'une ni l'autre ne peuvent se sentir et leurs dialogues virent aussitôt en pugilat. Et les deux mois à venir, sous des températures assommantes et invivables, vont plonger les deux protagonistes loin d'une torpeur légendaire !

"Mesdames, souriez" est le premier roman d'une franco-américaine de vingt-cinq ans. Et je lui pardonne ses quelques facilités à dessiner une héroïne frivole et obsédée par son apparence et la maigreur de son corps, le catalogue d'une tribu aux moeurs faciles et folâtres. Par contre je suis conquise par le rapport haine-amour entre les deux femmes, les abus, la vie impossible, la guerre des nerfs ! De plus, l'auteur a pris le parti d'être équitable avec les deux - tendresse, respect, agacement et solidarité pour chacune ! Du moins, moi je l'ai ressenti comme ça. Et j'ai dévoré les 200 pages d'une traite ! L'envie de meurtre, même si elle se justifie, est un cap difficile à franchir - on se demande jusqu'à quand Louisa Marie va tenir le coup ! Osera-t-elle aller jusqu'au bout de ses cauchemars ? Suspense entier !

Le titre reprend une réflexion de Madame de Maintenon qui me touche et donc je la répète : "Mesdames, souriez afin que plus tard, vos rides soient bien placées" !

Fayard, 206 pages.

La pluie ne change rien au désir - Véronique Olmi
Un 18 août, à Paris, vide et abandonné, près à succomber à un orage, un homme et une femme se rencontrent, se retrouvent, se sont donnés rendez-vous. Cette femme est très pâle, trop maigre, "elle était lisse et fine comme une esquisse, une femme pas assez dessinée la chair pas assez pleine", et lui a les yeux bleus, la mèche de cheveux qui lui barre le front, il la suit dans le Luxembourg puis à son invite à l'hôtel. Très vite entre eux deux le langage des corps va s'ouvrir, plus loin que tous les mots pour expliquer le silence, la souffrance et l'attente. Le corps devance le désir, l'un et l'autre se donnent, c'est un libre échange, ils ne sont pas deux, ils sont ensemble. L'homme doit apprendre la douceur et la brusquerie, la femme s'offre et se donne sans compter, mais reçoit autant de plaisir que de douleur. C'est très limite cette frontière entre le plaisir et la souffrance ! Car chez cette femme il y a une plaie encore trop ouverte, pourra-t-elle s'en confier à lui ? Elle paraît lui accorder sa confiance, en lui offrant son corps. De quoi donc a-t-elle été flouée, au même titre que ses rondeurs féminines ? Cette femme est brisée et l'homme doit toujours se méfier, freiner pour respecter "cette effroyable limite entre le don et la méfiance, entre la licence et la précaution".

Débarquée de chez Actes Sud, Véronique Olmi publie chez Grasset un nouveau roman proche de l'érotisme. "La pluie ne change rien au désir" est très charnel et sensuel. Chez le lecteur habituel, la même espérance n'est plus. L'auteur bouleversant de "Bord de mer" s'aventure vers un territoire différent, mais également proche d'elle. Dans ce nouveau roman, il y a la figure de l'héroïne fragilisée et cassée, un passé obsédant et secret, et surtout une suavité dans les rapport homme-femme très, très licencieux ! Véronique Olmi ne s'attache à rien, finalement. Elle raconte son histoire, prenez une femme qui n'a rien d'une femme, sinon une attente de sexe très forte et encore présente, une aspiration au plaisir et au désir incomparable. Donc cette femme vit encore sous les coups de cet homme, elle vit aussi en lui donnant tout autant qu'elle reçoit ! C'est très honnêtement parfois gênant, dérangeant, c'est un nouveau roman différent des autres, donc cela explique un peu la délicatesse de s'y adapter à nouveau, de s'y habituer un tantinet. Parfois j'ai aimé, parfois moins. J'apprécie la dramaturge, je n'idolâtre pas l'apprentie romancière érotique. C'est confus, le style est haché et pêle-mêle, c'est encombrant, mais langoureux et sensible, bref c'est confondant. J'hésite ...

Grasset, 156 pages

Extrait :" Elle n'avait envie que de son sexe dans le sien, rien d'autre que cet acte nu, cette vérité première, elle écarta les jambes, elle était vierge de lui innocente de lui, il vint en elle et elle sentit le bout si rond si doux de sa queue pénétrer s'emboîter se loger dans son ventre et vouloir cet abri, fouiller cet idéal se bercer lentement d'abord dans la prudence la retenue, doucement d'abord dans son sexe gonflé bordé d'eau et de sang, doucement dans l'insupportable tension et tous les possibles inexplorés les promesses de l'ivresse et de l'accord, elle sentit la vigueur la souplesse et la dureté de sa queue, un bouleversement une érection un don d'érection, il bougeait plus vite maintenant cherchant le soulagement le redoutant cherchant la jouissance la différant chavirant dans son ventre se maîtrisant mais basculant plus vite déjà d'avant en arrière la course retenue le contrôle éperdu au rythme de la femme s'unir, elle gémissait du fond de sa gorge l'effort pour ne pas hurler, mais accepter, accepter d'être à la merci d'un homme, prise, tenue, envahie par un homme, accepter ouvrir ses cuisses lâcher ses râles hurler supplier plier se soumettre dériver, et il bougeait plus fort en elle mais pas plus vite pas affolé encore pas emballé encore, elle ouvrit les yeux (...) "

La lecture - Danièle Pétrès
Cinq personnes sont invités à assister à une lecture dans une salle des fêtes en banlieue. Et puis, rendez-vous manqué ou moment crucial, cette lecture sera le catalyseur pour chacun et révélera les failles du couple ou les mauvais choix à un tournant de la vie... La lecture de l'amie comédienne passera au second plan !
Ce roman est très court, son histoire est intéressante mais "La lecture" aura du mal à défendre ses chances parmi la cohue de septembre. Même si cette lecture est plaisante, elle ne révolutionne en rien le genre et ne détonne pas. Personnellement je n'aime pas trop le choix de narration en "vous", cela donne un côté donneur de leçons et une solennité artificielle, bof. Mais bon, j'ai aimé ce livre, l'ai lu très vite et j'ai trouvé pathétique l'histoire du couple. Alors ce livre mérite qu'on s'y attarde, ça ne mange pas de pain et on ne perd pas son temps non plus !
Denoel, 100 pages

Le carnaval des monstres - Anne Sophie Brasme
La particularité de Marica est d'être laide, mais vraiment laide. Elle le sait, et pourtant elle s'imagine être jolie. Surtout quand elle suscite le désir d'un homme, comme Joachim. Mais là, c'est plus compliqué. Car avant de rencontrer le photographe, Marica est littéralement obsédée par le sexe et le désir des autres, essentiellement les jeunes hommes, étudiants de la Sorbonne ou joueurs de tennis. Sa cause est perdue, elle le sait. Aussi elle répond à l'annonce insolite de devenir modèle pour des photographies à caractère atypique. Car Joachim s'intéresse au laid, au moche, aux monstruosités derrière les façades humaines. Il photographie, dessine, peint et écrit ! Joachim abhore Marica, du moins ce qu'elle représente. Et pourtant il la désire, c'est sans doute ce qui lui paraît détestable et honteux de sa part. Etre attiré par l'ignominie !

Bref, c'est un deuxième roman dérangeant et ambivalent dans son appréciation. Je dois avouer n'avoir pas été complètement emballée. Par moments j'ai peiné, trouvé louche cette relation entre le photographe et son modèle. Les deux partis sont détestables, mais j'éprouve une sympathie pour la Marica du début - cynique et faussement légère, consciente de sa difformité, mais revendiquant le même droit à l'amour que les autres ! Après tout, si Joachim couche avec elle, ça veut bien dire quelque chose ? Non ! Les rapports entre eux deux deviennent lourds, pesants et poisseux. Chacun, finalement, a honte. D'être moche, de prétendre être différent, d'aimer l'hors-norme, d'être affamé d'un amour charnel, non plus sentimental... bref ça devient une spirale angoissante et délirante ! Et même un peu malsain. Les desseins sont obscurs et inquiétants, déplacés aussi. Aussi bien l'homme ou la femme sont pris dans cette aliénation ! Pour conclure, tout ça pour dire que j'ai "péniblement aimé". Il y a de belles réflexions, de la perversité et des rouages insensés, pourtant le texte est lourd. J'en reviens au souvenir mitigé du premier livre d'Anne-Sophie Brasme, "Respire", que j'avais moyennement prisé. "Le carnaval des monstres" ne laissera pas indifférent, moi je passe la main...

Extrait :" Je rêve d'un amour si pur qu'il en soit impalpable. Plus besoin de contact; plus de peaux qui soient obligées de se toucher. Plus de plaisir non plus, car il n'engendre après que le dégoût : que nos corps soient purifiés, dépourvus de réaction. Je veux retourner à mes fantasmes d'avant, lorsque j'étais encore vierge et ignorante des choses qui se passent entre un homme et une femme. Je veux la beauté polie d'un rêve, son aspect inaccessible. Jamais plus je ne retrouverai l'innocence. Je sais maintenant que l'amour est laid. "
Fayard, 224 pages

Cinq - Sabine Bouyala
Cinq soeurs dans une même voiture, en route pour une promenade au bord de la mer, et puis l'accident... Les corps se décollent de la carcasse, les esprits rejoignent ces semblants de femmes désormais fluides, transparents, sensibles au froid. Elles contemplent le macabre spectable d'elles-mêmes déchiquetées, bousillées, dépecées, et s'en vont. En chemin, elles vont aller à la rencontre de leur mère, également morte, également un esprit mort-vivant. A cet instant, et un peu plus loin, j'ai décidé d'arrêter. Je n'aime pas ! Dès qu'un auteur tente l'ailleurs, l'identité trouble et divagante, aussitôt le lecteur pense et fait le rapprochement avec Virginia Woolf. Mais cela reste pesant, désespérement opaque, insolite et trop extravagant. Je suis âprement déçue, j'avais reçu un écho favorable à ce premier roman.En plus, dans cette histoire, les personnages n'ont pas de prénom : ce sont le tison, la bougie, le silex, l'amazone et (moi) la narratrice. J'avais un bon a-priori pour ce livre et son paysage des cinq soeurs, me sentant très prochant à tout récit du genre. Et j'ai donc été très touchée par le portrait de chacune, y puisant de ma propre expérience familiale (ma fameuse tribu de sept soeurs !). Mais mis à part cette alléchante présentation, le style de "Cinq" m'est restée froid et biscornu.
Joelle Losfeld, 108 pages

extrait : " Le tison est mariée depuis fort longtemps et a quatre enfants. Elle s'en veut certainement de s'être mariée si jeune mais le courage lui manque de toute reconsidérer. Je discerne chez elle une attention exagérée aux autres et à leurs affaires, preuve en tout cas que les siennes ne lui suffisent pas ou qu'elle cherche à les mesurer. C'est la dépendance qui la caractérise, elle peut construire mais pas jusqu'au bout; il lui manque toujours un pas, ce qu'il faut de soi-même et de liberté pour achever. Elle dit que ses soeurs sont sa seule réelle histoire d'amour. C'est très possible. Son plus grand caprice, aussi. On lui suggérerait bien de tenter de grandir un peu, mais les suggestions l'embarrassent. Elle a cessé de vouloir changer, elle a cessé de réfléchir, elle a cessé de se taire aussi, pour compenser. Elle traverse sa vie en parlant, une cigarette à la main, le col haut relevé, sans doute pour remplacer l'ombre bienveillante sur son épaule qu'elle n'a jamais su trouver.
Le silex n'est ni mariée ni même accompagnée. Le silex toute sa vie a privilégié sa personne, et pour le coup ne s'intéresse ni aux autres ni à leurs affaires. On nous a répété toute notre enfance, et encore après, que le silex avait un un coeur d'or; on s'est épuisé à le chercher. Ses soeurs, elle les subit. Sans jamais vraiment s'être laissée aller à les accepter, sans jamais vraiment non plus se décider à les oublier. Pourtant, pour ne pas se faire mal, on peut aussi considérer que ce que l'on subit n'est finalement pas mortel. Un jour, à force d'habitude, on finit par être dévoué à ce que l'on a tant négligé.
La bougie a une intransigeance à la mesure exacte des erreurs qu'lle ne se pardonne pas d'avoir commises. Elle a fait plusieurs enfants à des hommes différents. Elle a réuni ces enfants dans une maison où elle a fait son possible pour que plus aucun homme ne rentre. Il règne chez elle un état bohème qui contraste dramatiquement avec ses airs de maîtresse d'école, elle a changé cent fois de métier, elle ne se résout pas à la médiocrité humaine. Elle a besoin de ses soeurs pour ne pas décrocher, c'est la seule rampe qui lui reste, un amour infini, une lumière dans un coin, un sentiment désordre qu'elle a cessé de vouloir maîtriser.
L'amazone vit une complicité visiblement parfaite avec le même homme depuis vingt ans. Elle ne semble jamais se poser de question quant à l'incroyable de cette situation, s'occupe à merveille de son fils unique, gère ses affaires avec détermination et réussite, et pour tout cela force l'admiration de ses soeurs. Qu'elle conseille, qu'elle encourage, qu'elle écoute et qu'elle couve. Et qui finissent par constituer un miroir si puissant de ce qu'elle est, que peu à peu s'est installée tout près d'elle l'insupportable angoisse de les perdre. "

Oublier l'orage - Cédric Morgan
Projection dans un avenir proche : été 2012, Jason a treize ans, atteint d'une maladie grave qui le condamne dans les quelques mois à venir. Il séjourne chez Joseph sur l'île de Groix avec sa soeur jumelle Jessie. Leur mère les y a déposés pour respirer l'air pur de la Bretagne, et aussi pour se tenir éloignés des rigueurs plus que puritaines qui régissent le pays en ce temps-là. Car la bande des Obscurants gouverne la France, édictant des lois contre la débauche, la nudité et la dépravation morale ou physique, secondée par des miliciens qui sillonnent les côtes et les plages pour veiller au "sain" comportement du sexe féminin, essentiellement !
Bref, pendant cet été enchanteur, Jason va rencontrer Arthure, une adolescente du même âge, tout aussi revêche et belliqueuse. Tout deux vont s'aimer, naïvement, passionnément, contre les lois obscurantistes etc. Sauf qu'à la fin de l'été, Arthure sera retrouvée morte, noyée et toute nue dans le lac maudit. Et c'est seulement au bout de 28 ans que Jason se ressasse ces vacances mi-paradisiaques, mi-cauchemardesques dans l'attente de l'arrivée de "vous" (on ignore qui ?!). Pourquoi la mort d'Arthure ? Etait-ce plutôt un assassinat ? qu'a-t-il attendu avant de questionner les derniers témoins de cette affaire ?
La chronologie de ce roman est très brouillée. Jason n'a que quarante ans mais en paraît davantage tant il semble perdre le courant de sa pensée et avoir du mal à mettre bout à bout les morceaux du puzzle. A moins que ce procédé soit une intention délibérée de l'auteur, dans ce cas je la trouve moyennement réussie et convaincante. On parvient à suivre l'histoire, certes, mais on s'attend à plus "d'action". Le personnage d'Arthure, par exemple, n'intervient que vers la page 50 du roman ! C'est long ! Et puis "Oublier l'orage" baigne dans une délicate torpeur, à tendance soporifique. Du coup, j'ai trouvé l'histoire molle. J'aurais préféré que le narrateur abrège ses commentaires sur le fond du tableau, comme il dit, et aille droit à l'essentiel. En bref, ce roman est désordonné, manque de rythme et frise le grotesque lors du passage avec un certain John Ellis Bush, nouveau président des Etats-Unis ! Désolant, vraiment.
Phébus, 184 pages

Dans la luge d'Arthur Schopenhauer - Yasmina Reza
Ariel Chipman a longtemps étudié et enseigné la théorie du bonheur selon Spinoza. Et puis, un jour, il est las de tout, il reste avachi dans son fauteuil, vêtu de sa robe de chambre. Son épouse Nadine est également lasse de cette décrépitude, de cet homme qui se laisse couler ou qui refuse de l'accompagner à une soirée de nouvel an, alors elle le roue de coups avec un journal. Serge Othon Weil (amant de Nadine?) est l'ami du couple, mais aussi dégoûté du système français, autrement dit "un système compassionnel dans lequel il faut du drame". Ces trois personnes s'expriment par billets ou à la psychiatre qui leur serine une morale philosophique à leurs états d'âme, truffée de parti pris sur l'élan optimiste refoulé par l'impatience, l'agacement, la barbarie, la violence que nous infligent des petits riens du quotidien. Alors quoi ? quelle consolation ? "On se laisse embobiner par les maîtres, on prospère dans des labyrinthes croyant qu'il s'agit de félicité de l'esprit, jusqu'au jour où tout à coup plus rien ne tient, un petit homme gît dans une solitude lugubre, aux côtés d'une femme indifférente qui démarre l'année en dévorant un article sur l'extinction des grands singes"...Dans un discours parfois embrouillé, à se demander où l'on va, qui sont-ils et quels délires les rapprochent, Yasmina Reza lie l'ensemble subtilement et livre, oui, une histoire assez caustique, d'un humour qui convient aux critiques éloquents (...) mais son court roman régale la lectrice lambda que je suis, donc ça va !
Albin Michel, 106 pages

Le muséee de la sirène - Cypora Petitjean Cerf
C'est du n'importe quoi dans ce roman, et pourtant c'est entraînant comme une mélopée envoûtante ! Anabelle a trente ans, elle est peintre et vit seule dans son appartement, pétrifiée d'une peur de l'extérieur quasi maladive. Un jour, elle vole une sirène dans l'aquarium du restaurant chinois en face de chez elle et l'installe dans sa salle de bains. Sous ses yeux, la sirène va grandir, dessiner, chanter. Entre elle et Anabelle, un jeu d'apprivoisement, d'apprentissage et de séduction commence. Mais au fur et à mesure que l'une pousse vers le haut, l'autre diminue - comme si l'énergie de l'une alimente sa comparse!

En bref, en dire plus long gâcherait le plaisir de lecture, déjà que cela se lit très vite ! J'étais stupéfaite d'un tel livre, je pensais que l'auteur allait dégénérer et partir dans un trip excentrique et sans queue ni tête. Et pourtant j'ai eu le sentiment que Cypora Petitjean-Cerf a su maîtriser son sujet, sans le faire déborder vers des sentiers cahotiques. Plus d'une fois on flirte avec l'invraisemblable, mais j'ai tout pardonné à l'auteur ! Son imagination m'a enchantée : l'histoire d'une sirène, envahissante et exclusive, une trentenaire à deux pas de tomber dans l'agoraphobie, au centre une créativité folle et joyeuse, un amour presque adolescent pour le nommé Francis - "je sais à peine quelle tête a Francis. Je l'aime, donc je n'ose pas le regarder" ! Vraiment, "Le musée de la sirène" a ce petit charme qui l'isole de la grande littérature fracassante de la rentrée, cela me touche et m'enthousiasme et c'est ce que j'apprécie dans les livres ! merci l'auteur - Cypora Petitjean-Cerf, quel beau nom !

Stock, 114 pages

La verticale de la lune - Fabienne Juhel
L'histoire a les ingrédients essentiels pour séduire : une fillette imaginative, trop rêveuse aussi, solitaire, isolée dans cette île en Bretagne - elle ouvre sa narration en jetant Nadine dans le puits. Impossible d'en savoir plus. Car l'enfant raconte très vite son univers : amoureuse des arbres, elle lie avec son hêtre une relation sensuelle et "physique". Mais un jour, l'arrivée du bûcheron, dit l'Indien, menace cet éden ! Il faut vite échafauder des plans de sabotage, ameuter la maman qui s'envole rejoindre son amante sur le continent trop souvent, confier des choses intimes sur son père absent à la bonne mexicaine, etc etc... Discerner le vrai du faux est l'un des challenges du roman ! Toutefois j'ai manqué à être embarquée dans ce cosmos, séduite d'emblée, puis lassée, avant d'être reconquise, et ainsi de suite. Trop de sentiments en yoyo lassent et ternissent cette lecture. C'est regrettable. Ce premier roman a la base d'être bon, j'ai juste loupé le coche en cours de route.
Zulma, 142 pages

Un couple ordinaire - Isabelle Minière
Benjamin et Béatrice sont un couple marié, parents d'une adorable Marion. Il est pharmacien, elle écrit des livres pour enfants. Un jour, en achetant une table basse pour le salon, besogne quelconque d'un couple ordinaire, l'esprit de Benjamin décroche - il se sent creux, vide à l'intérieur. Et du coup les rapports du couple se déglinguent. Ou plutôt le déclic a lieu : Benjamin ressent l'oppression que lui fait subir son épouse. Car sous des semblants de femme intelligente, belle et modèle, Béatrice se révèle totalitaire, tyrannique ! Dans son couple, elle agit en supérieur hiérarchique, use des larmes et du chantage pour faire vaciller son homme. Benjamin est un type simple, pas mauvais, assez nonchalant et facile à vivre. Mais Béatrice en veut plus : une ascencion sociale, une vie sexuelle active, une communication permanente entre eux deux, l'affirmation de son compagnon. C'est trop pour un seul homme ! Mais heureusement, Plutarque est là, prêt à le sortir de la mélasse.

Là, j'avoue que je me suis détachée de ma sacro-sainte solidarité féminine. Désolée Béatrice, les préceptes de Madame sont inqualifiables et honteux pour la gente féminine ! Du moins, peut-on lui reconnaître une malignité impeccable, car bien calfeutrée sous des dehors de femme fatale et pleine de classe. Pourtant, le couple va mal ! Quand on parle de "couple ordinaire", déjà je rejoins l'argument de Benjamin : il n'y a pas de misères dans "un couple ordinaire" mais de l'amour. Les petites mesquineries à deux sous sont l'annonce d'une chute prochaine ! Et c'est cette dégringolade, lente et latente, que décrit merveilleusement Isabelle Minière ! J'étais accrochée, même si mal à l'aise par des détails anodins, intimes et finalement reconnaissables ! Je n'étais pas sympathisante à Benjamin au début, je le croyais faible, las et démissionnaire. Mais tout s'explique par la suite... L'attitude de Béatrice fiche à cran le lecteur. Ses revendications de femme moderne et indépendante donnent un peu le frisson - ça existe un peu tout ça, en vrai ? Oui, hélas. Je crois que, dans ce roman, on trouve un part de soi-même dans l'homme et la femme. Cela explique le sentiment de "fascination glaciale" que m'inspire cette histoire. Mais j'ai beaucoup aimé, c'est tellement vrai !

Le dilettante, 185 pages

Un soir de décembre - Delphine de Vigan
Matthieu remporte un succès d'estime suite à la parution de son premier roman. Parmi son courrier usuel, il reçoit la lettre d'une jeune femme qui prétend le connaître. Cela remonte à dix ans auparavant, ils se sont croisés dans un avion, puis revus et aimés follement. Mais Matthieu était déjà amoureux d'une autre femme, Elise, qu'il a épousée et avec laquelle il forme un couple épanoui, parents de deux garçons. Alors pourquoi l'écriture du deuxième livre rend son auteur solitaire, en retrait de sa vie ordinaire, de plus en plus vide et accablé ? Ou les lettres de cette ancienne amante sont-elles à l'origine de cette brèche qui s'ouvre et creuse chez lui un désarroi insurmontable?

On se pose mille questions à la lecture d'"Un soir de décembre". L'entrée est assez fade, à mon goût, puis on picore la suite à toutes petites bouchées plus délectables. La mayonnaise prend, même si les caractères des personnages alourdissent un peu la bonne appréciation. C'est une question de délicatesse, personnellement je n'aime pas trop les tempéraments fragiles et qui laissent une place prépondérante à la théâtralité. Comme la jeune femme des lettres, ou comme Matthieu, l'écrivain qui bascule. Est-ce que le travail d'écriture rend son auteur à ce point malheureux ? J'ai trouvé que c'était triste : être écrivain finalement rend solitaire. Est-ce vrai, en général ? Toutefois je sais bien que dans ce roman, Delphine de Vigan a tenu à introduire chez cet homme le révélateur d'une défaillance enfouie, éteinte ou inconsciente. Les lettres ont eu ce pouvoir-là. Par certains aspects, j'ai pensé au roman de l'italienne Margaret Mazzantini "Ecoute-moi" (un homme partagé entre deux femmes, le coeur, la raison, la déraison aussi...). Aussi pour bien apprécier "Un soir de décembre", je conseille de le lire d'un coup, de forcer l'impression mitigée du début puis d'être happée par cette histoire de désenchantement. Et pour conclure, cette phrase qui résume tout : "Nous avons tous une histoire à raconter. Quelque chose dont il faudrait réussir à se débarrasser, pour avancer".

Lattès, 194 pages

La petite trotteuse - Michèle Lesbre
Anne est mystérieuse. Que fait-elle dans la vie ? Elle visite des maisons ! C'est sa trentième villa, elle se situe au bord de la mer, avec les volets clos et désertée de ses occupants. Avant de se rendre à son rendez-vous, Anne séjourne dans un hôtel tenu par une mère et sa fille, un couple attachant, entouré d'ombres également. Anne semble d'ailleurs être fascinée par leurs activités nocturnes, elle épie les silhouettes, les bruits et elle pense à des tas de choses. A l'hôtel elle rencontre également un homme qui laisse la porte de sa chambre toujours ouverte, où elle s'y faufile discrètement pour cerner le personnage. Et c'est finalement avec lui qu'elle va visiter la villa. En fait, Anne ne compte pas acheter de maisons. Elle visite, demande à rester plusieurs heures seule pour s'imprégner des murs. Mais cela va au-delà, car aussitôt les souvenirs affluent, la nostalgie d'un passé - une enfance née avec la guerre, des parents éteints, absents, déjà partis... De son père mort, Anne a hérité une montre dont le tic-tac réveille des émotions assoupies et sonne un rappel vers le passé entouré de secrets, également. Ce sont ces résurgences, embriquées à l'instant présent, qui ponctuent cette histoire.Il y a cette belle citation : "L'esprit des murs ressemble parfois à un miroir imaginaire où vacille le reflet éteint du passé". Elle résume en gros l'esprit du livre, elle aussi. "La petite trotteuse" est un roman intimiste, avis aux amateurs. L'ambiance est ouatée, sucrée, pleine d'arcances, de pas feutrés,de suppositions, de questions et de longues interrogations sur la personnalité d'un père, d'une mère et de soi-même au milieu de ces spectres. Ceci est un beau roman qui me passionne, tout personnellement. Il correspond à ce genre que j'affectionne...Extrait :" Je n'ignorais pas que ces vieux souvenirs renfermaient ce que je cherchais, quelque chose d'impossible à admettre jusque-là, mais qui peu à peu se rapprochait de la lumière. Toutes les maisons visitées, dans lesquelles je parvenais à maîtriser ce long travail d'exploration que je refusais de faire dans le cabinet d'un psychiatre, m'aidaient d'une étrange façon. Je trouvais un réconfort à errer dans leurs murs encore habités malgré leur apparent abandon. La dernière visite serait-elle la fin de cet interminable périple ? ... "

Sabine Wespieser, 190 pages

+++ La suite ! +++

Une autre que moi - Sabine Bourgois

Plus qu'une lettre, ceci est une véritable, belle, franche déclaration sans pudeur ! Amour, admiration, remerciement, comblement... les sentiments sont du champ des amants - "je vous aime", "vous me manquez" revenant sans cesse. Et pourtant Sabine s'adresse à Françoise Lefèvre, écrivain. Un jour elle est tombée en amour en lisant un de ses livres, depuis son amour n'a jamais failli. Et c'est beau, tout cet amour. C'est pur, guère déplacé. Un véritable hymne à l'amour grâce à la littérature."Une autre que moi" commence donc comme une lettre, qui ne finit pas, qui s'éternise pour poser en livre. C'est une bouteille à la mer qu'elle lance. Forcément la question que je me suis posée : et l'auteur a réagi ? Que pense-t-elle de cet amour ? A défaut d'en connaître la réponse, j'ai au moins gagné l'envie d'en connaître plus sur Françoise Lefèvre, d'ouvrir un des ses romans. Sabine Bourgois a déjà réussi à partager son enthousiasme débordant, son amour authentique. Et parce qu'elle a su rester vraie, transparente et sincère, Sabine est touchante et nous transporte dans son monde et celui de son auteur fétiche. Des livres de la sorte, de cette déclaration éclaboussante, j'en veux encore car j'aime très fort !
K éditions

Des zazienautes unanimes !
Le site

Françoise Lefèvre

1. Un soir sans raison

Un matin, Françoise Lefèvre reçoit par la poste une brochure sur les maladies liées à la perte de la mémoire, dont la maladie d'Alzheimer. Aussitôt l'intitulé du circulaire ouvre son livre, telle une musique lancinante sur une femme qui fugue, "un soir sans raison". Tout part : l'auteur se raconte, décrit son travail, son acharnement à s'isoler, se couper pour trouver la mélodie des mots si nécessaires pour ouvrir et commencer un nouveau livre, même lorsque cette formule magique lui tombe dans les rayons d'un supermarché !... Elle a peur de ses pertes de mémoire, des ses égarements, peur de ne plus se souvenir des moments sacrés de sa vie. Elle se revoit plus jeune, à trente ans, dans la rue avec ses enfants. Elle se voit à quatre-vingt-dix-sept ans, dans un hospice, attendant la venue d'un jeune homme qui l'aide à écrire tous les mots qui bouillonnent encore dans sa tête mais qu'elle ne peut plus écrire.

Tout ça et encore ?.. Pourrai-je résumer un livre comme celui-ci ? J'ai dernièrement lu une lettre d'amour de Sabine Bourgois pour Françoise Lefèvre (K Editions) et j'ai voulu connaître cet écrivain qui semblait si humaine, si amoureuse, si charnelle et sensorielle ! Pour une entrée en matière, dans l'oeuvre de cette femme, je suis enchantée ! Quelles poésie des mots, justesse des sentiments, rondeur des sensations ! J'étais transportée dans les voyages qu'exerçait l'auteur pour raviver sa mémoire, trimballée d'avant en arrière, sans moufter, ébahie, touchée et fort émue à l'évocation de l'abandon de ses enfants ! Ce livre a su me convaincre définitivement qu'il me fallait encore lire d'autres livres / TOUS les livres de Françoise Lefèvre. Si vous ne la connaissez pas encore, ceci est une chaude recommandation et la plus vive des invitations !
Editions du Rocher

2. La première habitude

Ce roman est autobiographique et rapporte les débuts amoureux de l'auteur avec un homme quelque peu ... ingrat ! Dans le roman, Françoise Lefèvre est Marie, compagne de Raphaël, peintre sans le sou, qui peine également à vendre ses toiles. Tous deux vivent une vie de nomades. De ville en ville, ils vont et viennent, lui peint, elle démarche pour gagner quelques sous, pour vivre. La vie n'est pas toujours rose, Marie raconte leur misère, dans des bicoques sans confort, parfois infestées de rats ! Pas toujours les moyens de se remplir le ventre, ni d'avoir chaud. Mais jamais ils ne s'installent, ils partent toujours plus loin chercher la fortune.
Le langage de Françoise Lefèvre est prodigieux, très pur et poétique, malgré les mille misères qui font leur lot quotidien. C'est avec recul qu'elle revient sur ce moment de sa vie. Elle est seule dans une petite chambre à la Bastille, sans ses enfants, et Raphaël est parti. Ecrire, pour elle, c'est survivre, c'est vivre aussi. Elle raconte tout ça avec souplesse et sensibilité. Elle dit l'amour, le dévouement, l'abattement furtif et la désillusion. Mais elle conclue aussi sur l'envie de s'en sortir malgré tout, d'être la plus forte et de ne plus dépendre de quiconque. Et même si l'histoire de Marie est sombre, son parcours douloureux, ce premier roman de Françoise Lefèvre est un coup de fouet contre la morosité et les bras baissés. C'est un formidable hymne (à la vie, à l'amour, à la force d'y croire encore et toujours) qu'elle nous offre là ! A LIRE, bien évidemment.
Grand Prix des lectrices de Elle 1974

3. La grosse

Autant le dire d'office, cette histoire de "La grosse" est très, très triste. Céline est garde-barrière dans un coin isolé de Bourgogne, elle vit seule, elle attend le retour d'un certain Roland de Roncevaux, son amant et le père de son enfant. Mais elle n'a plus que l'espoir et l'attente, car elle a grossi, elle est seule et a perdu son enfant. Son voisin et ami, Anatolis, rayonne ses jours sombres de sa présence et sa bonne humeur, mais l'homme est gravement malade et condamné.
La combinaison de leurs malheurs va servir de passer des derniers jours tranquilles, loin des autres et de leurs opinions grotesques et méchantes. Etre trop grosse, vivre en marge et ne pas se mêler à cette vile société font de Céline une pestiférée, qu'on pointe du doigt et insulte gratuitement. Plus les pages tournent, plus les ôdes à la nature et à l'amour heureux laissent place à la noirceur, à la désillusion, à la voie sans issue. Pour un peu, Céline devient la Marie-Madeleine de toutes les femmes anonymes qui se dévouent à une tâche sans le crier sur les toits. Tête baissée et silencieuse, Céline est une icône de grâce et de passion. La morale dans cette histoire rappelle les contes d'Andersen, surtout celui de La petite fille aux allumettes, quand la foule est désignée comme bête, méchante, cruelle et injuste. Aveugle et égoïste. Céline, elle, voulait juste un peu d'amour - c'était trop demandé ? Oui, hélas.Un roman triste, à conseiller aux fidèles de Françoise Lefèvre.
Françoise Lefèvre

4. Le petite prince cannibale

J'avais peur, en ouvrant ce livre, de me plonger davantage dans un "témoignage" sur la difficulté d'élever un enfant autiste, avec ce que cela comporte de pessimisme et d'abattement. Et puis, c'était sans compter sur l'extrême sensibilité de la plume de Françoise Lefèvre, l'écrivain et l'actrice de ce livre. Effectivement, son petit garçon Jean / Sylvestre a refusé de parler pendant des années, pousse des cris stridents, s'empêche de déféquer, ne sourit jamais, etc. Il ne voit pas, n'entend pas, vit dans son monde, à part. Pourtant, sa mère et lui forment un couple d'amour à la haine, et inversement, bouleversant et superbe. Même si ce qualificatif peut paraître déplacé, surtout après le déplorable constat de lire l'immense sacrifice, le don de soi et l'accablement de faire face à ce petit monstre, ce "petit prince cannibale", il n'empêche. Françoise Lefèvre dévoile tout, aussi bien son amour de maman, fort et invicible, mais aussi son ras-le-bol, sa rage et son désespoir. Lassitude, solitude et égarement, autant de mots pour qualifier son quotidien et les quatre premières années passées avec son enfant. Dur. Dur aussi, pour l'écrivain, de n'avoir plus le temps d'écrire un mot, de s'asseoir, de poursuivre son livre, de griffonner son petit carnet accroché autour de son cou. Son petit prince lui prend tout (son temps, son énergie, sa poésie) et, de ses propres mots, ne lui donne rien. Et encore ? A travers ce livre, on sent bien, tout de même, l'amour maternel qui n'est jamais tout rose, tout beau, tout parfait. Et pour la maman que je suis, j'ai bien tout compris, tout pris à la lettre, tout saisi et aurais bien voulu tendre la main à cette Françoise, sans dire un mot. "Ecoute le silence" !Dans ce livre, il y a plein de jolis passages - troublants, sensibles, honnêtes et flamboyants. Difficile d'en prélever seulement un. Je vous recommande alors de le lire et, de plus, de faire connaissance avec une certaine Blanche, personnage un peu effacé mais qui va grandir, plus tard...
Goncourt des Lycéens 1990
Lu chez Flo ! : : : clic clic clic !

Extrait : " Je me plains souvent de la difficulté d'écrire au milieu d'un tourbillon d'enfants, dont les exigences, l'appétit de vivre, les cris joyeux mais stridents font fuir les mots, les phrases naissantes. A cette dualité quotidienne enfants-écriture, j'ai développé une résistance à toute épreuve, un mode d'emploi dans lequel je privilégie d'abord les enfants. Si vivre sans écrire me semble impossible, écrire n'est pas la vraie vie. Et pourtant que serait mon existence sans ces instants volés aux miens ? Ce temps haché menu, ces heures minuscules où je ne peux guère me demander si j'aime ou non m'asseoir à cette table. Il faut le faire. (...) "

5. L'or des chambres

Bon, j'ai moyennement aimé ce livre, pourtant un livre de Françoise Lefèvre qui est un auteur que j'ai récemment découvert et fortement apprécié ! Mais c'est le constat navrant : je n'y ai pas trop adhéré, compris goutte, etc. D'ailleurs je déconseille à quiconque d'ouvrir ce livre pour "connaître" son auteur. Personnellement, je m'avoue "perdue" dans "L'or des chambres". C'est une lettre, en quelque sorte, adressée à un homme qui vient de prendre le train avec une autre femme. La narratrice vit alors l'absence, le manque - ne manque qu'un pas pour citer la mort ! Bref, elle se trouve chez elle, seule avec ses enfants, délaissée, malheureuse, mais surtout folle de douleur et du trou béant laissé par l'absence de l'autre. La femme s'ennuie, se terre dans un cimetière, rêve, pense à l'autre, lui écrit. Et de l'écriture, aussi, il est question. De son importance vitale, tout autant envahissante. Pourquoi écrire, ce n'est pas la vraie vie ? Mais sans la vie, pas d'écriture non plus. Vivre sans écrire est également inconcevable. "J'entre en écriture comme en religion" ! En bref, cette histoire se résumera donc à un chemin de croix d'une amoureuse malheureuse et abandonnée, qui voit le temps filer, qui se trouve seule avec son stylo et ses feuilles, son livre à écrire. Style toujours poétique et travaillée, mais contenu un peu creux et abracadabrant. Un peu décevant, dommage.
255 pages, Editions du Rocher.

Extrait : "Ce titre : "L'or des chambres", clos sur lui-même et, dirais-je, couché en rond comme quelqu'un qui voudrait s'endormir, je l'ai choisi parmi les mots qui reviennent sans cesse avant le sommeil, quand tout est calme enfin, et que nous captons sous nos paupières un peu de cet or qui fait de nous des chercheurs d'éternité.
Je n'accepte pas toujours l'écriture et me révolte. Parfois aussi je me rends pieds et poings liés, et m'étonne de ce que l'âme ou le coeur récite en moi. Je le nie, puis passe aux aveux."

6. Se perdre avec les ombres

Encore un livre assez circonspect, à considérer davantage en "oeuvre ou journal poétique" tant Françoise Lefèvre nous sert un texte fragmenté, ouvert à ses pensées, ses réflexions diverses, mais souvent redondantes, surtout lorsqu'on commence à lire l'intégralité de sa bibliographie. D'ailleurs, dans ce livre, j'ai le sentiment qu'elle tourne un peu en rond. Elle ne sait plus quoi dire, ayant déjà tout dit auparavant, elle se répète. Donc, dans "Se perdre avec les ombres", il est toujours sujet du temps qui passe, de l'absence ou la fuite de l'amour, du sentiment de vide, de l'écriture stérile et la détresse immense, envahissante dans la vie de l'écrivain. En novembre 2002, elle fête ses soixante ans, mais se sauve de chez elle pour se réfugier dans une petite chambre d'hôtel sordide. Comme souvent dans sa vie, les chambres ont eu leurs importances, elle s'en souvient... Aussi, elle fait le point, se coupe les cheveux et puis rentre pour retrouver ses enfants et les petits-enfants, qui heureusement la sortent de l'ombre où elle s'enterre hâtivement.Ce qui sauve ce livre finalement, c'est sa fin. Françoise Lefèvre évoque un secret de famille autour de son "véritable" père, un Allemand. Plus intéressant, le cousin de celui-ci était un fervent militant à la résistance nazie et un des membres des attentats loupés contre Hitler. J'aurais aimé qu'elle en parle davantage, ou pourquoi ne pas en faire un livre à ce sujet. Elle a déjà tellement fait le tour de sa propre existence, qu'elle creuse ailleurs, non ?.. Comme j'apprécie beaucoup cet écrivain, je n'aimerais pas croire que le meilleur est derrière elle - je veux encore être éblouie ! Ne désespérons pas...
198 pages, Editions du Rocher.


Extrait : "Mais le livre le plus lumineux, ne serait-ce pas celui dont on laisse les mots défiler sous nos paupières et qu'on n'écrira jamais ?"
Extrait : "Avant j'avançais avec l'amour. Les forces de l'amour.
Aujourd'hui, je tiens avec le souvenir de l'amour.
Pas même le souvenir. Une émanation. Une pensée qui ne m'appartient plus. Une sorte d'aura.
Je me sens sur une autre rive. Je ne sais pas comment j'y suis arrivée. Mais là où je suis, c'est triste. Je dois lutter pour que ceux qui m'abordent ne voient pas cette tristesse."

7. Blanche c'est moi

Il est nécessaire d'avoir lu "Le petit prince cannibale" pour commencer "Blanche c'est moi". Car Blanche est un personnage déjà aperçu dans le premier livre, une cantatrice esquissée entre les chapitres sur son fils autiste, une femme fuyant tout pour mourir, condamnée par une maladie de la peau. En fait, Françoise Lefèvre revient sur cette Blanche, un peu à la demande de ses lecteurs, rencontrés au hasard et qui semblent n'avoir pas saisi la nuance des deux rôles dans "Le petit prince cannibale" - entre la femme mère et la femme amoureuse, mais deux malheureuses, non ? L'écrivain tente donc d'y revenir, d'expliquer et surtout ressuscite Blanche ! (Mais pour ça, il faut attendre les toutes dernières pages du livre !!!)."Blanche c'est moi" donne l'impression de reprendre les points nébuleux du "Petit prince cannibale". Très honnêtement ! Car Françoise Lefèvre évoque l'homme à la redingote - pour elle, c'est clair, c'est Victor Hugo. Regards douteux dans l'assistance... qu'importe ! Françoise Lefèvre nous refait le tour de sa vie, tiens son enfance, ses années de galère à l'école, quand ses rédactions étaient raturées en rouge : "hors du sujet" ! Tiens donc !... Mais déjà l'auteur semble être ailleurs, donnant naissance à une certaine Céline Rabouillot - qui sera le personnage central de son prochain livre, "La grosse". Enfin bref, il y a dans ce nouveau livre de bons passages, intéressants et réfléchis, mais à d'autres moments c'est le fouillis, le patchwork des pensées, de moins en moins nouvelles, plutôt remâchées. Cela me déconcerte et mes lectures de Françoise Lefèvre empruntent insidieusement une contrée cahoteuse... A méditer.
116 pages, Actes Sud.

La nuit de Sala - Françoise Pirart

Dans un village sicilien, dans le lac de Sala, on retrouve le corps sans vie d'une jeune femme blonde. On pense à une noyade, puis l'autopsie révèle qu'elle a été étranglée. Un homme est arrêté, on le nomme "le Belge". Agé de cinquante ans, cet homme est arrivé au pays depuis quelques mois depuis Bruxelles. Il menait une vie recluse et isolée, ne parlait pas aux autres et c'était l'amant de cette fille. Celle-ci s'appelait Blanche, âgée de vingt-trois ans, venait aussi de Bruxelles. Leur histoire était-elle une tragique histoire d'amour, une querelle d'amoureux, une décision de rompre définitivement ? A tour de rôle, plusieurs voix s'élèvent et reviennent sur cette affaire. Il y a Vittorio le facteur, la meilleure amie de Blanche, le médecin légiste et le Belge lui-même qui livre sa confession finale. La version de cette histoire, finalement, est bien amère. On y dessine le portrait d'une femme dérangée, malade et amoureuse. Cet amour qui liait deux mondes opposés (elle était riche, jeune et belle, il était plus âgé, garagiste et débonnaire) résonne comme une sonate jamais finie. Un chant maussade, douloureux et désabusé. La route vers la vérité s'achemine lentement, même si le climat (entre les brouillards belges et la canicule italienne) est oppressant et proche de l'aliénation. A découvrir, cependant !
Sur l'auteur

Arléa, 148 pages

Cookie Allez

1. La soupière

C'est l'histoire d'un couple étrange qui vit replié sur lui-même : Bernard et sa mère Marie. Fils indésirable ou non désiré, Bernard a toujours reproché à sa mère, humble couturière, leur vie médiocre et recluse. Aujourd'hui, à cinquante ans, Bernard continue de vivre auprès de sa mère, homme solitaire, taciturne et vieux garçon, il travaille aux Urgences, il se passionne pour les puzzles, entretient quelques liaisons charnelles de peu d'importance, c'est toujours un mauvais fils, il ne déteste pas sa mère, il ne l'aime pas non plus, ils vivent ensemble, c'est tout.Mais la mère est vieille, grabataire. Dans le voisinage on commence à s'étonner de ne plus la voir. Et puis, dans cette maison cossue des années 30, Bernard semble ériger le salon tel un mausolée. Alors, la Marie, morte ou zigouillée ?.. La passion du puzzle a-t-elle débordée chez cet esprit à la limite dérangé ? Et cette fameuse soupière, obsédante, qui trône sur le manteau de la cheminée, ne renferme-t-elle pas un esprit vengeur ? Celui de Marie, justement ?

Une nouvelle fois, Cookie Allez distille les doutes, les inquiétudes. Elle met en scène un couple impossible. Elle introduit la mesquinerie du voisinage, les potins et le souffle mesquin des commérages. L'ensemble fait mouche et mitonne dans cette "Soupière" telle un délice de soupe à la grimace ! Honnêtement, un bon petit roman, pervers, ironique et vengeur.

Buchet Chastel, 139 pages

2. Le ventre du président

Dans un immeuble cossu du 16ème arrondissement, débarque la vague d'une rumeur excitante : le Président de la Compagnie Générale emménage au septième étage, dans deux appartements. Travaux, mystères et intrigues deviennent les lots quotidiens pour les résidents de l'endroit, des voisins à la gardienne, chacun se prête à rêver de l'opportunité d'une telle venue ! Et puis, Henri Montalban débarque, sans tambour ni trompettes, discret, affable et soucieux de préserver son intimité. Or, trop de protection attise la curiosité, les cancans et les supputations.

Et pourtant, jamais le commun des mortels ne pourra deviner ce que cache le Président derrière ses murs ?.. Une créature épatante, attachante et attendrissante... Amélie ! La compagne du Président, sa déraison, son tourment, son addiction ! Pour vivre heureux, vivons caché ? Le peut-on ? Cookie Allez le démontre dans ces 126 pages d'histoire tordante, ahurissante, sympathique et touchante. "Le ventre du Président" figure parmi ces romans qui ne paient pas de mine, qui s'avalent en deux coups de cuiller à pot, et qui ont l'effet bénéfique d'un élixir vitaminé !

Buchet Chastel, 127 pages

3. L'arbre aux mensonges

"L'arbre aux mensonges" ou l'histoire d'une famille qui raconte des sornettes... Il y a d'abord un lieu, Le Cour-Mareuil, qui ressemble à un chateau où la bourgeoise famille Chevrier vit claque-murée, repliée sur elle-même et loin du monde extérieur. Ensuite, le roman s'ouvre sur l'enterrement de Magdeleine Glorieux, soeur de l'épouse d'Hubert Chevrier, la belle-soeur donc. Portrait : Magdeleine était une femme impétueuse, plein d'entrain et de tempérament, qui a fait son entrée dans la famille, un beau matin, sans crier gare. Avec elle, un tourbillon a forcé les portes du Cour-Mareuil. Bernadette (épouse d'Hubert) n'est en fait que la demi-soeur de Magdeleine, née d'un second mariage. Entre elles deux, l'affection n'était pas débordante. Bernadette s'enfermait dans une dépression qui la dévorait et Magdeleine lui reprochait amèrement de lui avoir pris sa place (c'était elle que Hubert avait souhaité épouser à la base mais ce projet avait été rejeté par le patriarche). A l'écart de ce monde d'adultes, il y a aussi les quatre filles des époux Chevrier, dont le tort est d'être nées .. des filles ! Pas étonnant, ces petites sont des êtres transparents, chétifs et bientôt ravagés par les éléments familiaux. Car Blanche, l'aînée, est radicalement fascinée par sa tante fantasque mais mystérieuse. Après l'enterrement, Blanche (désormais seule dans son grand chateau) découvre les journaux intimes de Magdeleine. Des brefs passages qui commentent trente ans d'une vie où on se demande qui, véritablement, est passé à côté de cette existence !.. Blanche, elle, semble se contenter de cette vie en pointillés, sans qu'elle cherche à comprendre les sous-entendus de Magdeleine. Heureusement la seconde partie du roman va nous éclairer sur les dessous des habitants du Cour-Mareuil. Et quel narrateur!.. Là je n'en dirai pas davantage pour éviter de briser l'élan de surprise et d'étonnement !
Je n'arrive pas à m'avouer conquise par cette histoire, pas de cette manière qui coule de source et ne se pose pas de questions. Je crois que la plume de Cookie Allez m'a parfois pesée. Cette manière trop ampoulée de conter des détails sommaires ou abracadabrants ont rendu la lecture parfois gonflante. On a de temps en temps l'impression de tourner autour du pot, de mettre des gants de soie pour dire une chose toute simple. C'est plaisant à petites doses, mais imaginez une partie de 110 pages à cette sauce... Bof. C'était le premier roman que j'ouvrais de cette auteur, par la suite j'ai lu "La soupière" et "Le ventre du président" - deux romans qui m'ont davantage convaincue !

Buchet Chastel, 190 pages

4. Le masque et les plumes

Fidèle lectrice des romans de Cookie Allez, je me faisais une joie toute personnelle de découvrir ce nouveau livre. Or, "Le masque et les plumes" n'a pas su me conquérir et j'en suis déçue. C'est l'histoire d'un professeur de lettres classiques, Atilio Cereghetti, qui enrage de ne pas être reconnu pour ses talents de plume. Il décide alors de prendre un pseudonyme, Lucas Malley, et d'écrire un roman dans l'air du temps. Naît ainsi sous sa plume le personnage de Camille Monterastelli. Une jeune lycéenne qui fait fondre le coeur de son professeur, Luc. Et cela ne cesse de s'emmêler, entre le réel et le fictif, chacun prend la parole et revendique une part d'existence tangible. Jusqu'à la compagne d'Atilio, autrement dit Jeanne, qui se voit incarnée dans le roman tantôt sous les traits de la sibylline Camille, tantôt sous l'épouse de Luc (Simone).Le roman trace ainsi les rouages de l'écriture, de l'achèvement du roman, du paraître d'écrivain, du milieu littéraire, de l'éditeur aux dents longues, etc. Il s'attarde également sur l'isolement du romancier, tiraillé entre lui-même et son pseudonyme. C'est un énorme chassé-croisé d'imaginaire et d'authentique. Chacun y perd son latin : Jeanne est repoussée, Camille souffre d'être dans l'ombre, Atilio n'est plus, obnubilé par Lucas qui veut briller en société et vendre des livres !Quelle bouillie ! De plus, l'auteur a franchement trop usé de poncifs et de tournures ampoulées pour son histoire. Cette manière d'écrire est une marque de couture chez elle, signature qui régale dans ses premiers romans ("Le ventre du président" et "La soupière"), mais cette fois-ci j'étais gavée, lassée. J'ai lâché quelques sourires à l'évocation du lectorat "actuel", celui qui achetait les livres, la cible des romans dédiés aux voyages en train, ou aussi l'exigence éditoriale d'un vent sulfureux et d'érotisme dans le roman contemporain... Mais ce n'est pas suffisant. Et puis, tous ces clichés deviennent usités à la longue. Donc, pour moi, ce fut un roman décevant, flottant et brouillon.

Buchet Chastel, 220 pages

Les promis - Eun Ja Kang

Eun-Ja Kang, l'auteur, est d'origine coréenne mais réside en France depuis douze ans, avec un doctorat en littérature française en poche ! Du coup, elle écrit en français et "Les promis" est déjà son deuxième roman. Au début, ça ressemble à un conte où Yuki et Takahito sont tous deux promis selon le souhait de leurs pères respectifs, histoire de sceller une amitié vieille de quinze ans. Promis au mariage avant même de naître ! Mais les deux enfants, en grandissant, vont révéler des différences que les voeux sacrés des parents n'avaient pas envisagées. Takahito est un garçon au caractère obtus et exclusif, Yuki réclame davantage de liberté et d'insouciance. Le temps passant, les deux jeunes gens vont fêter leurs fiançailles, savourer l'amour naissant, Takahito s'engage deux ans dans la marine et Yuki va intégrer les associations étudiantes de son université. Car au même moment, dans les années 20, le Japon voit sa société bouleversée : tournant le dos aux valeurs nippones, accueillant les commerces internationaux, avant de les bouder suite au crash boursier de 29 et s'enfermer vers un militarisme inquiétant pour la famille de Yuki... Les deux promis, finalement, vont prendre des chemins séparés.

Sans trop vouloir dévoiler de l'intrigue, que la quatrième de couverture dénonce beaucoup à mon avis, la lecture du roman d'Eun-Ja Kang est assez palpitante. Conte ou frasque romanesque, "Les promis" oscille entre les deux. C'est une histoire finalement palpitante, mais trop emplis de clichés romanesques à mon goût. Certains passages m'ont paru trop mielleux, c'est juste un peu dommage. L'ensemble aurait pu être davantage captivant si l'auteur avait brodé autour de la culture nippone faite de pudeur, de sobriété et de respect des traditions et qui s'ouvre à l'occident en 1920. Elle préfère mettre l'accent sur le caractère trop romanesque de la jeune Yuki, belle, intelligente et passionnée. Par contre, elle a su dépeindre magnifiquement l'alliance entre les promis, les travers, les failles, les émotions naissantes et les trahisons. Donc, un roman avec des hauts et des bas, pas mauvais, agréable et qui ravira les lecteurs avides de belles sensations romanesques - un terme que je répète beaucoup, mais il demeure l'impression générale après coup.

Fayard, 262 pages

Poétique de l'égorgeur

Epatant, ce nouveau roman de Philippe Ségur ! Je l'ai commencé avec un vague intérêt qui, progressivement, s'est changé en un véritable et passionnant engouement ! Sa grande qualité : de scotcher le lecteur. Son originalité : d'alterner les genres, roman d'aventures, à suspense et thriller psychologique. Jusqu'au bout, on suit les péripéties du personnage central, Nid Immarskjold Dugay, aux origines norvégiennes, universitaire à Toulouse, marié à Alice, père de Marnie et Emeline. Une vie tout à fait ordinaire, propre, rangée, impeccable. Car Nid n'est pas un homme extravagant, il se repose sur des bases solides et mène un rythme automatique, presque comme un robot. Peu de sursaut dans son existence, tout est réglé comme sur du papier à musique ! Mais, bien entendu, cette belle façade va se fissurer : en prologue, le narrateur se confesse, il va tout perdre. Tout ce qu'il possède et ce à quoi il tenait le plus. Et ce, par la faute de Yagudin. Une figure de légende dans les contes norvégiens, Yagudin le Terrible, l'égorgeur aux mains percées, qui depuis des lustres enlève les femmes et tue les enfants. Nid connaît cette légende et la récite chaque soir à ses filles. Ensuite, quatre mois vont entraîner l'homme vers une descente vertigineuse : l'apparition d'une princesse islandaise, l'été qui s'éternise mollement, sa perpétuelle incapacité à écrire son roman et le soupçon grandissant de l'ombre de Yagudin dans sa vie, prêt à saborder ses remparts....

C'est captivant. Le roman va se précipiter dans l'angoisse, l'invraisemblable et la panique. On suit Nid dans sa poursuite du criminel, on l'accompagne dans sa spirale de folie et on tremble d'effroi. C'est une précipitation d'événements qui devient de plus en plus hallucinante. Et aussi, la superbe conclusion du roman : é-pa-tant ! Franchement j'ai été agréablement surprise par ce récit. Séduite et définitivement conquise par l'auteur. Voilà un roman qui ne paie pas de mine, et pourtant, il en cache des merveilles ! Il mérite qu'on s'y attarde !

Buchet Chastel, 238 pages

Poétique de l'égorgeur - Philippe Ségur

15 août - Arnaud Guillon

Paris, l'été. Pierre, écrivain de trente-sept ans, rencontre Sacha, également la trentaine, mère séparée de son compagnon. Au lieu du coup de foudre, cela devient davantage une relation intime et timide qui pousse le narrateur vers cette femme, belle, mystérieuse et finalement insaisissable. De plus, elle lui rappelle farouchement son ancienne petite amie, Marie. Mais, mieux vaut peu en dire sur ce court roman qui se boit en une lampée. Et puis, c'est bien écrit, classe et élégant, comme souvent chez cet auteur. "15 Août" figure parmi mes préférés, essentiellement pour la figure de Sacha, un croisement intelligent entre les blondes héroïnes d'Hitchcock et Audrey Hepburn. La blondeur, le foulard, les lunettes noires et les petites robes seyantes, bref je savoure !

En douce - Karine Reysset

Une jeune maman décide un jour de "sauver sa peau", en partant de chez elle, son nourrisson sous le bras. Elle part, loin. Prendre un peu l'air, prendre du recul, bref elle part en bord de mer, dans la maison de sa grand-mère. Là elle va y couler des jours sans rien. Juste respirer l'air marin, allaiter son enfant, pleurer, faire le crapaud dans le fauteuil, faire des emplettes, ou une tarte aux pommes... Il y a un vrai gouffre dans le quotidien de cette femme qui, dans ce roman, s'adresse à cet homme qu'elle vient de quitter. Pour toujours, ce n'est pas sûr. Elle insiste sur le fait qu'elle veut juste prendre le temps, pour revenir ensuite, sans doute.

En chemin, elle fait la rencontre de Sarah, à l'accent britannique. Toutes deux passent quelques jours ensemble, à boire, à s'aimer, mais juste pour la gaudriole, pas de sentiments, dit Juliette, l'héroïne du roman.On suit donc pas à pas la très lente éclosion d'une jeune femme paumée, en perdition, une maman-louve, une amante maladroite, une femme mal dans sa peau. Sa déroûte est touchante et agaçante. Ce court roman montre une très grande délicatesse et brode beaucoup de vide, beaucoup de rien. C'est parfois sensoriel, l'auteur use beaucoup des descriptions des lieux, des gens, des sentiments, comme le bébé à la peau géranium, les roches rouges, les calanques, la station déserte et cette maison où le grand-père avait décidé de mourir sur la mezzanine.C'est bref, c'est silencieux, c'est terriblement déconcertant, pourtant c'est très sensible. Un petit livre sans aucune prétention, qui touche qui veut bien être réceptif à ce vide immense...

Editions du rouergue, 128 pages

--) Karine Reysset est née en 1974 à Corbeil-Essonnes en banlieue parisienne. Au collège et au lycée, elle croise un garçon nommé Olivier Adam mais c’est à la fac de Dauphine, où ils entreprennent tous les deux des études d’économie et gestion, qu’elle fait vraiment sa connaissance et se découvre avec lui une passion commune pour la littérature et un désir farouche d’écrire et d’être publiée un jour… Ensemble, ils ont eu le 30 mai 2002, une petite fille, Juliette, très attendue, à laquelle Karine a consacré son premier livre, "L’Inattendue" (Le Rouergue). Après avoir travaillé dans une maison d’édition spécialisée dans l’écologie, elle est aujourd’hui correctrice, et auteur pour la jeunesse et pour les adultes. Son deuxième livre, paru en 2004 aux éditions du Rouergue s'intitule "En douce".

Olivier Adam

1. Poids léger
Dans "Poids léger", Antoine, le narrateur, est un paumé de première classe : au bout du rouleau, à bout de nerfs, à fleur de peau, pour ne pas dire au bord de la dépression. Antoine vit dans un présent qui ne lui donne plus du tout le moral et l'abat de jour en jour. Lui se souvient avec douleur des jours heureux avec ses parents et sa soeur qu'il a adorée. Aujourd'hui, ses parents sont décédés, il doit d'ailleurs vider la maison du père avant la remise des clefs aux nouveaux propriétaires, il vivote auprès d'une société de pompes funèbres et broie du noir à enterrer des inconnus. Sa soeur s'éloigne de plus en plus. Lui se défoule à la boxe. Et la tension du roman va crescendo : on accompagne Antoine au plus profond de son désarroi, on assiste à sa débâcle et on aimerait qu'il s'en sorte, mais bon ...C'est encore un très bon livre, que voilà. L'auteur m'enchante, livre après livre. Jamais déçue. Tout le temps bouleversée. J'apprécie toute la poigne que dégage son écriture, son coup de griffe et ses coups au coeur. Du bon boulot !
Points, 144 pages.
Avec lecture du Chapitre 1 ICI

2. Falaises
C'est le vingtième anniversaire de la mort de sa mère. Olivier, narrateur de cette triste histoire, passe la nuit sur le balcon d'une chambre d'hôtel à Etretat. Face aux falaises, il ressasse ses êtres perdus auxquels il s'est attaché toute sa vie. Pourquoi aujourd'hui lui est toujours en vie, même si parfois il était plus proche d'être "mort vivant" ?.. Peut-être son amour pour sa femme Claire et leur petite fille Chloé. Mais à bien y repenser, sa mère, son frère ou ses petites copines avaient matière à s'attacher à quelqu'un, lui en l'occurence, mais cela ne les a pas empêchés, les uns et les autres, de lâcher prise et de tout quitter. Aussi, à partir du souvenir de cette mère qui se jette depuis les falaises d'Etretat, Olivier tente de reconstruire ses souvenirs, plus sous forme de "moments volés, d'irruptions". Car toute son histoire, finalement, n'est qu'une suite de polaroïds - des bouts d'enfance, d'adolescence et d'apprentissage d'une vie trop tôt saccagée.Alors que je m'habitue au style écorché d'Olivier Adam, je suis très touchée par ce roman. "Falaises" est semblable et différent du reste, se met-il en scène dans celui-ci ? J'ai ce sentiment troublant qui n'a cessé d'enfler. Du moins, l'ambiguité est omniprésente et cela trouble la lecture. On s'y attache différemment, l'oeil plus ému de deviner un puzzle qui se constitue et façonne une existence mélancolique et ravagée. Beaucoup de disparitions, de pertes, de larmes et de chagrins qui se noient dans l'alcool... Aussi, Olivier Adam réexploite quelques pistes déjà parues dans ses romans pour la jeunesse : la perte d'un ami au sein du groupe ("la messe anniversaire"), Lorette l'adolescente mal dans sa peau ("on ira voir la mer"), et la maman dépressive qui part seule la nuit caresser les arbres ("sous la pluie"). Finalement, ce roman c'est une peau de chagrin - à la fois dépouillé, transparent mais quelle tristesse ! Et quand le narrateur affirme "je n'ai pas d'enfance" et que tout est "logé ailleurs", le coeur s'emballe et puis je suis soulagée par l'issue du récit. Toutefois j'attribue un point en moins pour le chapitre avant la fin, celui de son passage sous les toits de Paris. Je n'ai pas trop aimé, ça ne s'explique pas. Mais au-delà je me suis plongée dans une lecture désespérante mais attachante, triste mais belle. L'auteur a ce talent et ça me plaît.
Extrait :" J'ai trente et un ans et ma vie commence. Je n'ai pas d'enfance et, désormais, n'importe laquelle me conviendra. Ma mère est morte et tous les miens s'en sont allés. La vie m'a fait une table rase où Claire et moi nous nous asseyons, où Chloé s'est invitée, un sourire très doux au coin des lèvres.J'ai tente et un ans et ma vie commence ainsi, perdue dans la nuit maritime. Derrière moi, à peine plus concrètes que des ombres, moins denses qu'un peu de fumée, Claire et Chloé me regardent, la plus petite au creux des bras de la plus grande, toutes deux figées dans le silence de la chambre d'hôtel. Claire me sourit puis se rendort, et leurs respirations se confondent. "
L'olivier, 206 pages

Philippe Claudel

1. J'abandonne
Dans le confessionnal d'un hôpital, deux hommes reçoivent une femme, maman d'une adolescente de 17 ans. Cette femme va apprendre le décès de sa fille par ces "hyènes", ainsi qu'ils se surnomment. Et en effet, ils vont lui "sauter dessus", lui sortir un formulaire pour le don d'organes et même si cette procédure relève pour eux d'une mécanique routinière, cette fois-ci sera différente. L'un de ces hommes, le narrateur, est au bout du rouleau. Cela dure depuis quelques temps, amorcé par le décès de sa femme, livré seul avec un bébé de vingt-et-un mois, lassé par des dégoûts accumulés. Il souhaite "abandonner" son job, et tout le reste.

Car le ras-le-bol que met en scène Philippe Claudel est poignant, cru et déchaîné. Son personnage s'en prend à un lot de petits riens quotidiens, depuis une affiche de Bigard, à la retraite de Céline Dion, aux yougouslaves dans la rue, au beaufisme, à la vulgarité et la violence bon marché. Et cette addition d'exaspération, ce trop-plein de lassitudes le marginalise de plus en plus, l'éloigne du monde des vivants, dans lequel tente de l'agripper son adorable petite fille. Vers la fin, l'accélération de la narration permet des révélations chez le caractère de cet homme désemparé. Toutefois son discours met également en péril le choix du don d'organes. Personnellement je ne pense pas que c'était l'intention de l'auteur, il s'est trouvé "embarqué" dans l'engrenage de son action. Or le vif du sujet n'était pas d'ébranler les décisions finales des familles éplorées, plutôt d'assister au naufrage d'un homme, lui-même confronté et traumatisé par ce choix, mais qui perd pied autrement. J'ai trouvé ce livre fascinant. Morbide, mais très poignant, et direct en plein coeur, malgré quelques passages rasants et déroutants.

Folio, 111 pages

2. La petite fille de Monsieur Linh
Monsieur Linh a quitté un pays en guerre, un village en ruine et ravagé pour un ailleurs autrement plus étrange. Une ville, immense, bondée de gens qui vont et viennent, où l'on parle une langue différente de la sienne. Qu'importe pour ce vieil homme, il a auprès de lui sa petite fille, Sang Diû. Un bébé de quelques semaines qu'il a sauvé, après la mort de ses propres parents, dont le fils de Monsieur Linh. Homme seul et égaré, il s'est réfugié dans un dortoir avec d'autres exilés mais il ne s'intègre pas auprès d'eux. C'est en se baladant dans les rues de la ville qu'il fait la connaissance d'un homme, gros et imposant, Monsieur Bark. Entre eux deux, une bienveillante relation s'établit...L'histoire de Monsieur Linh entraîne le lecteur d'entrée de jeu ! C'est la magie des mots, du style de Philippe Claudel, c'est la puissance d'une histoire sans tralala. Tout passe par l'émotion et la pureté. C'est ouah ! Au coeur du roman, la personnalité de Monsieur Linh est lumineuse, bien qu'étant un être marqué et désamparé. Pourtant cet homme est d'une grande noblesse, sa petite fille nichée dans le creux de ses bras, calme et silencieuse et on souhaite au vieillard des jours meilleurs. L'auteur, fidèle à ses proses écorchées, n'en reste pas là... et c'est un "ravissement" qui laisse sans voix !
Extrait :"La tête de Monsieur Linh est grosse de trop de fatigues, de souffrances, de désillusions. Elle est lourde de trop de défaites et de trop de départs. Qu'est-ce donc que la vie humaine sinon un collier de blessures que l'on passe autour de son cou ? A quoi sert d'aller ainsi dans les jours, les mois, les années, toujours plus faible, toujours meurtri ? Pourquoi faut-il que les lendemains soient toujours plus amers que les jours passés qui le sont déjà trop ?"

Stock, 160 pages

* Les petites mécaniques
(cf plus loin)

Hubert Mingarelli

1. Une rivière verte et silencieuse
En me plongeant dans ce roman, j'ai pensé instinctivement à la récente lecture du dernier Joel Egloff, "L'étourdissement". Il y a une résonnance chez l'un et l'autre : un monde démuni, dévasté, un homme, un fils et le rien, le vide autour... Apprendre à survivre, presque. Mais jamais de morosité, d'abattement. Aucune hargne. Non, rien du tout. Le père va tondre les pelouses pour quelques billets. Il espère obtenir des pousses de rosiers grimpants dans des petits pots de confiture. Il prie soir et matin. Il conte à son fils un temps pas si loin où il pêchait des truites bleues à la main. Et se souvient aussi de cette autre ville où la rivière était verte et silencieuse.
De son côté, le fils, Primo, rencontre un chien noir qui s'excite sur sa jambe. Du coup il prend un autre chemin qui lui fait découvrir un monde nouveau, le sien, son territoire, son tunnel entouré de hautes herbes, là où il s'imagine acheter un bras de rivière et un pont pour observer les poissons dans l'eau. Le père et le fils sont seuls, où est la mère ne semble pas être le problème. Ils vivent à deux, même sans électricité, même sans gazinière. Ils mangent des tomates, s'éclairent avec des bouts de chandelle et se parlent le soir, dans leurs lits, d'une possibilité d'une autre vie...
"Une rivière verte et silencieuse" est un roman très simple, surtout illuminé par son écriture, par le style d'Hubert Mingarelli. Le monde décrit n'est pas enchanteur, pas glauque non plus, car les deux personnages nous offrent une leçon de vie remplie d'espoir et de rêve. Rien n'est impossible, juste d'y croire, de marcher des heures, de fermer les yeux et de prier en s'excusant. Magnifique !

Seuil, 124 pages. Existe aussi en format poche.

2. Hommes sans mères
Deux hommes débarquent dans un pays sans nom pour une permission, après des mois passés en mer, affrontant tempête et cohue, cohabitation, manque de sommeil, etc... Homer et Olmann ont décidé de ne pas suivre le reste de l'équipage et d'aller plus au centre du pays, au coeur de la vallée, vers une maison où ils pourront tranquillement boire, manger, se prélasser et prendre du bon temps avec des filles. Homer sera séduit par Maria, par sa fraîcheur et sa gentillesse, même si elle pose beaucoup de questions.C'est le cinquième livre que je lis d'Hubert Mingarelli et je suis toujours éblouie par le style, la brillance, le ton impeccable, qui n'use aucun mot en trop. Cette fausse légèreté cache bien évidemment des sentiments forts, tordus et complexes entre deux hommes, comme souvent dans les romans de Mingarelli. Là se faufile un personnage féminin, Maria. A la fin, je lui attribue une aura de mystère face au retournement de situation : intriguante ou innocente... Les femmes finalement n'ont pas leur place chez cet auteur !Mais qu'importe ? Hubert Mingarelli ne s'embarrasse pas de détails, de descriptions. L'homme s'attache à la mer (dure et cruelle), aux hommes (virils et solitaires) et également à la beauté d'une vallée, isolée, seulement troublée par une rivière limpide et ronronnante. Autre force : les dialogues, concis et efficaces. Ils tracent le cadre, les personnages, le manque d'action mais affinent les contours et percent les façades.Du titre, "Hommes sans mères", finalement on se sent libre de l'interpréter et de jouer sur le sens "mer" / "mère". Cela revient au même, et les hommes n'en sont pas moins désemparés, écorchés mais noués à elle ! Tout ça pour un roman très classique, très net, impeccable !

Le seuil, 160 pages. Ou en poche chez Points.

Jean Paul Dubois

1. Les poissons me regardent
En personnage central, Zimmerman est un type paumé, du genre quelconque et à la vie monotone. Il est journaliste aux pages sportives, spécialiste de la boxe, pourtant il ne chavire à aucun zèle à ce sujet. Il a trente ans, il vit seul, sa mère est morte dix ans auparavant et son père a disparu dans la foulée. Il entretient une relation acrobatique avec une collègue, Rose. Mais rien ne semble l'ancrer davantage dans cette existence routinière. Jusqu'au jour où il se fait aggresser par un inconnu, qu'un colosse vient tambouriner à sa porte chaque soir, vociférant son nom et l'ordre d'ouvrir sur le champ. Ce "monstre" semble surgir du passé, comme pour rendre des comptes. Il faut en finir, pour Zimmerman. Il faut tuer le passé !

"Les poissons me regardent" semble être le cinquième roman de Jean-Paul Dubois. Comme "Kennedy et moi" (lu précédemment) l'auteur semble s'enticher du héros ordinaire décalé et dépressif, en agonie avec la vie quotidienne. Son brio à dessiner cette décadence et ce désarroi le place parmi les auteurs que j'affectionne. Avec honnêteté, toutefois, j'avoue avoir préféré "Kennedy et moi". "Les poissons me regardent" est plus amer et plus glauque, les retrouvailles de Zimmerman avec son passé sont teintées de compétitions de boxe, de courses hippiques et de beuveries gerbantes qui se concluent dans des taxis. Dubois ne sature pas, c'est impressionnant. C'est un roman bref, qui se conclue à l'arraché. Les rapports du personnage de Zimmerman illustrent une déroûte ordinaire et peuvent mettre à mal, pourtant ça se boit comme du petit lait !

Points, 192 pages

2. Kennedy et moi
Samuel Polaris est un écrivain qui n'écrit plus. Pourquoi ? il doute, mais encore ? Il a quarante-cinq ans, il est marié à une femme orthophoniste, Anna, père de trois enfants. Mais concernant ce petit noyau familial, Samuel se sent étranger, exclu, "locataire dans un hôtel". Sa vision du monde et de la société environnante est cynique, sinistre et dérisoire. Samuel tourne tout en ridicule, son inactivité, l'adultère de sa femme, son rendez-vous râté chez le dentiste... Et puis, un jour, en tête-à-tête avec son psychothérapeute, Samuel va faire "la rencontre de sa vie" ! Une montre, ayant appartenu au président Kennedy peu avant son assassinat, va réveiller chez cet homme des élans de résurrection ! Car cette montre, finalement, il la lui faut à tout prix !

En ouvrant ce livre, on peut trembler aux premières lignes de la confession de cet homme qui est complètement largué. "Hier, j'ai acheté un revolver" commence l'histoire. Le doute s'installe : l'homme serait-il suicidaire ou assassin prémédité ? Et puis le doute n'est plus permis. Jean-Paul Dubois mène la danse et son lecteur droit au but. Personnellement j'ai été instantanément sous le charme. Ma soeur pourra dire que c'est "encore un livre de déprime", et pourtant moi j'aime ça ! Pas le glauque, la morosité, etc. Mais la magie du style, la litanie de cet homme perdu, ses mésaventures médicales et cocasses, sa causticité à critiquer le Système. Même si le personnage est fondamentalement antipathique, l'auteur a su l'entourer d'un charisme fou. Samuel Polaris charme, envers et contre tout. Certes, il se regarde trop le nombril, affiche une complaisance affligeante, une indolence répugnante, mais cet homme pense, réfléchit et c'est singulièrement bien dit, bien mûri ! "Kennedy et moi" est un roman fascinant, qui se lit très vite, et qui dresse un portrait non consensuel de l'homme dans sa quarantaine ! Mais l'épouse, Anna, a aussi sa part belle et c'est bien égal !

Points, 202 pages

3. Tous les matins je me lève
On reprend dans ce roman de JP Dubois le personnage de l'écrivain dilettante dans son quotidien excentrique au coeur de sa maison, bâtie de ses propres mains, et de sa famille, son épouse Anna et leurs trois enfants. Si vous avez déjà lu "Kennedy et moi", vous aurez un certain goût de déjà-vu avec "Tous les matins je me lève". Et pourtant ce roman est paru huit ans avant l'autre ! On peut ainsi penser que "Kennedy et moi" revient, quelques années plus tard, exploiter les thèmes errants de ce présent roman ... ?

Mais les personnages ne sont pas totalement les mêmes; ici l'écrivain s'appelle Paul Ackerman. Il est sur le point de boucler son huitième roman, mais au commencement de cette histoire Ackerman est victime d'un accident de voiture. Dans la pagaille, il perd sa voiture chérie, une Karmann cabriolet. Et c'est ainsi qu'il devient propriétaire, presque dans la foulée, de l'anglaise Triumph, qui vrombit et freine capricieusement.En fait, dans "Tous les matins je me lève" Jean-Paul Dubois nous fait l'exploit de raconter les aventures d'un type totalement ordinaire : il ne se passe rien de sensationnel chez lui ! Les quelques épisodes autour d'un ou deux camarades semblent davantage agrémenter l'étoffe du roman plutôt que l'enjôliver. Ces quelques croquis sont proches de l'accessoire ! Et pourtant j'ai du mal à en vouloir à l'auteur car je me suis une nouvelle fois passionnée pour cette histoire banale d'un type quelconque. Son style me fascine et me charme littéralement. Et puis Dubois possède aussi un certain humour ironique dans sa façon de voir les adolescents, les assureurs, les groupies blondes et les chameaux ! Et puis il laisse voguer en toute allégresse son imagination farfelue, essentiellement dans les rêves d'Ackerman (qui devient champion de rugby ou de golf, ou parvient à voler) ! En bref, cet autre roman qui complète ma connaissance de JP Dubois me ravit une nouvelle fois !

Points, 212 pages

4. Si ce livre pouvait me rapprocher de toi
Un homme de quarante-six ans, Paul Peremulter, vient de divorcer et décide de quitter la ville de Toulouse pour un périple aux Etats-Unis qui le conduira au nord de l'Amérique, dans les bois québecois, sur les traces de son père, porté disparu en plein lac, il y a des années. Depuis Miami à La Tuque, le parcours de cet homme est cocasse, humble et fouille des sentiments profondément ancrés depuis la perte de son père, Fulbert. Car bien sûr, Paul va recevoir un bien étrange héritage de cet homme que, finalement, son entourage connaissait très peu !
Des romans de Jean-Paul Dubois, c'est personnellement celui que j'ai le moins apprécié. "Si ce livre pouvait me rapprocher de toi" emprunte des nouveaux sentiers et semble inscrire l'auteur comme un "écrivain américain". L'amour des espaces immenses, des bois, des lacs, de la pêche... J'ai, pour ma part, éprouvé moins d'attrait pour l'itinéraire de ce quadragénaire. Il décide un matin de "changer de vie" mais c'est monotone. Sauf pour les amoureux des histoires "naturelles".Quand un fils part sur les pas de son père, il s'aventure à ouvrir des boîtes de Pandore. La boucle sera-t-elle bouclée en bout de parcours ? On lui souhaite, du moins je m'attendais à davantage de recherches cyniques, d'humour et de dérision, propres au style de l'auteur. Mais c'est clair que ce roman est complètement différent des autres, mais moi je n'y suis pas sensible.

Points, 210 pages

5. La vie me fait peur
C'est le cinquième roman de Jean-Paul Dubois que je lis presque d'affilée et j'accuse une nouvelle déception, après "Si ce livre pouvait me rapprocher de toi". "La vie me fait peur" remplit les mêmes lignes de contrat qu'un bon roman populaire, où l'on suit la saga de la famille Siegelman. Des pionniers en matière de caravaning et tondeuses ! Cette histoire, donc, se passe essentiellement lors du vol France - Miami où est confiné Paul, quadragénaire fraîchement licencié par sa propre épouse ! Ce voyage, en fait, il l'entreprend un peu pour se blottir "sous les jupes" de son père, exilé dans le Sud des Etats-Unis pour une retraite dorée. Histoire de se plaindre d'une telle traitrise, de la débâcle de l'entreprise familiale, d'un égarement d'un homme paumé, largué par la vie depuis de nombreuses décennies !
Au fil des chapitres, un peu comme le décompte des heures, de l'avion qui glisse dans le ciel au-dessus des contrées américaines, Paul fait un bilan de vie guère potable, souvent teinté du souvenir ému d'une mère exceptionnelle et d'un père exubérant et follement dynamique. Son adolescence, sa crise de la vingtaine, son mariage avec Vivien, ses tentatives professionnelles... Paul ne tente jamais de sauver sa peau, il se livre à nu. Toutefois, en tant que lectrice nouvellement passionnée par l'écrivain Dubois, j'avoue que cette contemplation d'un homme ordinaire, en guerre avec lui-même, est lassante et complaisante. Je ne m'y suis pas sentie embarquée, un peu touchée, mais les longs exposés autour de l'industrie de la tondeuse ont fini de me laisser sur le bas côté !... Est-ce un signe que je devrais prendre un peu de recul avec cet auteur, que j'affectionne, et qui demeure pour moi un très bon romancier ?...

Points, 236 pages

6. Je pense à autre chose
Paul Klein se trouve à Jérusalem, interné dans un hôpital psychiatrique. Comment, pourquoi ? Ses confidences sur papier vont ouvrir la porte à un secret de famille. Paul se croit l'otage de son frère jumeau, Simon. Jusqu'alors, la vie de Paul était limpide, cahotique, mais simple. Il a été marié à Anna, avec deux enfants, il était spécialiste en météorologie, menait une petite vie idyllique près de Toulouse. Puis il est parti à la conquête de Montréal, aux trousses d'une chasseuse d'ouragans. D'un autre côté, Simon, son frère, semble l'avoir toujours jalousé, du moins lui a toujours reproché d'avoir renié ses origines juives. La brouille entre les jumeaux va durer des années, aidée par l'exil de Simon à Jérusalem, pour un même internement.Alors ?.. Que s'est-il passé dans l'existence de Paul Klein pour être tombé si bas ?

Autour du personnage de Paul Klein, on s'attache à une kyrielle de caractères secondaires, qui sont autant d'éléments nécessaires au portrait du héros et de son histoire ! La relation entre Paul et son frère, ou Paul et les deux femmes de sa vie, et même Paul et son beau-père, est à chaque fois maîtrisée, aiguisée, jamais tirée à gros traits, tantôt cynique, cruelle ou malicieuse. Dubois est au plus juste ! Poilant, honnête, touchant et captivant !Dans "Je pense à autre chose", on retrouve (pour ma part) du bon, du vrai, du grand Jean-Paul Dubois ! Comme j'ai aimé dans des romans comme "Kennedy et moi". Une nouvelle fois l'auteur s'attache à la formule payante de chapitres courts et incisifs, et à une saga familiale teintée de suspense et d'humour. C'est tout bon, j'ai dévoré !

Points, 266 pages

7. Une année sous silence
A l'opposé des avis négatifs lus sur ce roman, j'admets y avoir personnellement trouvé beaucoup d'humour et de cocasserie. En lisant l'ensemble des livres de Jean Paul Dubois, je m'aperçois des similitudes entre eux, notamment le personnage de Paul (ici, Miller). Ce quadragénaire avait une épouse (Anna), silencieuse et pleine d'acrimonie, mais il devient veuf suite à l'incendie volontaire d'Anna dans leur maison. Loin d'éprouver chagrin ou remords, Paul va vivre dans un petit appartement où il y rencontre des voisins détonnants : les soeurs Niemi, un vieux médecin solitaire et un prêtre lubrique. Il exerce aussi des petits boulots (distribuer des journaux ou tondre des pelouses). En bref, la vie de cet homme est des plus sordides, lamentables mais drôle !
Car face à tant de débandade et de dérision, Paul ne se démonte pas et livre au lecteur ses pensées les plus abracadabrantes. D'Anna, il reconnaît qu'elle est "une folle" qui lui a bousillé son semblant de vie. De ses fils, ce sont tour à tour des anguilles, des blattes et des orphelins ! Paul est insensible, cynique et tourmente ses voisins (un peu). Son machiavélisme avec le prêtre Joseph Winogradov est une ingéniosité en rouerie et perversité. Personnellement, j'en ris !
Pour le reste, on peut reprocher à l'histoire d'être glauque et plombante. Pourtant, j'aimerais qu'on fasse le tri dans le portrait de cet homme : ses fantasmes, ses obsessions ou sa vengeance sur "la folle" révèlent un personnage sarcastique et débonnaire, conscient de ses faiblesses, inapte d'accomplir le moindre mal. "Je suis fatigué de toutes ses luttes improductives. Je ne possède pas la fureur et les vertus d'Anna. Je ne vais pas au bout des choses. Je n'aurais jamais été capable d'être bourreau. Je peux tourmenter une âme, je suis incapable de couper une tête." Toutefois, il réussira à garder le silence, jusqu'au bout ! Prêt à rendre chèvre son psychiatre, ses voisins ou ses fils. Paul se régale, seul, dans sa tête, même la toute dernière phrase tire le sourire. Alors donc, moi j'ai honnêtement savouré ce roman ! Derrière le malheur, se cache autre chose, je trouve.
Points, 184 pages

La montée des eaux

C'est incroyable toute la puissance de ce roman ! Je l'ai ouvert par pur hasard, c'est un premier livre d'un jeune auteur d'à peine trente ans, c'est simple, rudement bien écrit et je le recommande à tous les curieux de cette fraîche littérature contemporaine, dans laquelle j'inclue un auteur comme Olivier Adam par exemple.

Dans "La montée des eaux", on prend l'eau, c'est dit. Il y a deux récits, entremêlés. Un jeune homme qui rencontre le soir de la fête du Beaujolais une fille éblouissante, Eléonore. Et l'autre narrateur, Thomas, fait la visite d'un appartement vide, rempli de tableaux et de vieux livres, à renifler les traces de sa mère, récemment disparue. S'agit-il du même personnage ? Est-ce que ces deux histoires se croisent, ont un rapport et se rejoignent à la fin ? Seule la lecture de ce roman en dit plus long. Une chose flotte à la surface de ce marasme : la pureté du style de Thomas B. Reverdy. Un ton simple, épuré, tranchant, mais poétique et chatoyant. J'étais charmée ! Pourtant au coeur de ces lignes, il y a toute la poisse d'un monde qui s'écroule, la pluie incessante, débordante, qui n'en finit plus et qui dure tout l'hiver. D'ailleurs, comme le conseille un personnage du roman, il faut laisser "passer l'hiver". J'ai aimé cette allusion, même si la coincidence est nulle, car elle me rappelle un recueil d'Olivier Adam !..

Le dernier paragraphe de "La montée des eaux" est admirable : il conclue en douze lignes la portée de l'auteur, le sens caché de ce livre, toute sa signification, pour éventuellement ceux qui n'auraient pas tout compris. Car au-delà des instances de beuverie entre camarades de toujours, pas mal présentes dans ce livre, il y a de belles séquences d'émotion et de déclaration d'amour, histoire de souligner que l'amour, finalement, fait "figure d'âge d'or". J'ai adoré !
Seuil, 142 pages

La montée des eaux - Thomas B. Reverdy

Voix sans issue

Trop éblouie par la critique enthousiaste de Paul Auster dans la magazine lire, je me suis jetée littéralement sur le roman de Céline Curiol, pleine d'attentes. Trop d'attentes, certes ! Car j'ai vite éprouvé un sentiment de désarroi à suivre le récit de cette narratrice, sans prénom, sans âge, sans visage. Une fille seule, paumée, amoureuse d'un ami qui vit déjà une fraîche histoire d'amour avec un Ange. L'idée était alléchante, du moins prometteuse, mais quelque chose pêche dans ce roman : un peu trop plat, je pense. Et aussi ce sentiment d'être mis de côté, de ne pas être happée dans l'histoire, de ne pas être touchée par cette narratrice. C'est froid, hasardeux et un peu trop sur-vendu (un attaché de presse comme Paul Auster, pour un jeune écrivain, pour un premier roman, quelle aubaine !). Trop, finalement ! Le livre est plus banal que fascinant !
Actes sud, 253 pages.

A lire, la critique parue sur le site A-Voir A-Lire, dont les grandes idées se résument ci-dessous :
(...) A l’instar de ce que l’on ressent à la lecture de ce premier roman, l’héroïne de Céline Curiol n’est pas de ces personnages auxquels on s’attache de prime abord. Cette jeune femme, annonceuse à la gare du Nord mais dont le lecteur ignore le nom, dérive dans un Paris contemporain. A la recherche de l’homme qu’elle aime et qui l’aimera (quoi qu’elle semble finalement avoir relégué ce dernier point au second plan), elle erre dans une ville dont les mille visages finissent par former un masque indéchiffrable. A l’écoute de ses sensations, mais pas forcément de ceux qui l’entourent, entreprenante lorsqu’elle suit chez lui un inconnu croisé dans la rue, insolente dans des dîners mondains, muette avec ses collègues, hantée par une scène de son enfance, "Elle" se fait de plus en plus insaisissable au fil des pages. Au risque de perdre le lecteur en cours de route.
Et c’est hélas ce qui se passe. "Elle" largue tout derrière elle, y compris le lecteur. Mais, étrangement, le décrochage n’est jamais total. En dépit, des agacements que peut susciter l’écriture diluée de Céline Curiol, l’empathie du personnage agit comme un aimant. Impossible d’abandonner en cours de route parce que ses réactions imprévisibles sont autant d’espérances de changements. Cette jeune femme est en devenir, à l’image peut-être de la plume de Céline Curiol. (...)

Mais aussi la critique de Paul Auster sur le site de Lire :
" J'ai eu le grand privilège de pouvoir lire le manuscrit de Voix sans issue de Céline Curiol, avant sa parution chez Actes Sud. Ce livre remarquable annonce l'arrivée sur la scène littéraire d'un nouveau talent considérable. C'est non seulement l'un des plus beaux premiers romans que j'ai lus depuis de nombreuses années mais aussi, tout simplement, l'une des œuvres de fiction les plus originales et les plus brillamment exécutées parmi celles de tous les écrivains contemporains que je connais.
Ce qui distingue le livre de Curiol, c'est sa surprenante fluidité et sa maîtrise ordonnatrice d'une multiplicité d'effets stylistiques. Le lecteur se trouve à la fois dedans et dehors, immergé dans la vie intérieure du personnage central et pourtant intensément conscient du monde qui entoure cette femme dans sa dérive à travers un Paris contemporain qui n'est que trop réel, une ville qui pèse sur elle d'un bout à l'autre du roman avec toute la force d'un rêve. L'essentiel du récit concerne les aventures de cette jeune femme qui n'est pas nommée, mais Curiol a un sens du détail si acéré, une telle exactitude dans le rendu de l'univers où baigne son personnage que, même si la narration est concentrée sur les actions d'une seule personne, elle nous offre en même temps une image lumineuse de la société française en général - une France nouvelle, celle de ce vingt et unième siècle commençant.
La beauté de l'écriture de Curiol est faite de grâce et d'économie, de vigueur, de compassion et de fréquentes touches d'humour. Elle nous attire dans son livre avec toute l'assurance d'un conteur expérimenté et quelques pages suffisent pour nous donner l'envie désespérée de savoir ce qui va arriver à son héroïne obsédée et poignante. L'acuité psychologique de Curiol est étonnante. Sans le moindre sentimentalisme, elle explore les recoins les plus obscurs de l'âme de cette femme et réalise le portrait exhaustif d'un être humain - un individu aux contradictions et aux élans multiples, un personnage qui combine le tragique et le comique d'une façon rarement égalée dans la fiction récente. "

Traduit de l'américain par Christine Le Bœuf.

Voix sans issue - Céline Curiol

Un été autour du cou

Je pense avoir été hermétique au style de l'auteur, un peu trop de pirouettes et de cambrures pour moi ! A mon goût, j'ai trouvé que c'était passablement efficace, l'idée de tourner trop autour du pot, avant d'atteindre l'objectif de son idée. Du coup on oublie presque où l'auteur voulait en venir ! Par contre je reconnais une très belle poésie derrière ses interminables courbettes : "Ce qu'elle dit, je l'entends à peine, c'est sucre et cannelle, cannelle ou sucre; ça coule sur la langue et dans l'oreille, tandis que je la regarde promener au ralenti la serviette sur son cou rose et grassouillet, s'éponger entre les seins. Qui bougent, s'écartent, se touchent". L'érotisme frétillant est très présent ! Il y a intensément de sensualité, de suavité, mais jamais l'auteur ne franchit la ligne jaune, la sobriété est de mise !

Concernant la relation entre le gamin et la femme de quarante ans, c'est un jeu cruel d'attirances, pour l'interdit, pour l'envie, pour l'impossible. Simon, ce gamin feu-follet, bascule dans le monde des adultes un peu abruptement. En est-il responsable aussi ? Qui blâmer complètement ? J'ai du mal à lire ce lamento, rédigé par son narrateur des années après, vieillissant, seul et meurtri par le souvenir de cet "été noir". Certes, à onze ans, ce gamin était innocent et abusé, pourtant il y retournait sans cesse. Pourquoi ? La candeur d'un enfant est-elle aussi mince qu'une feuille de papier de soie ? Parce qu'elle usait d'une voix forte, sèche, d'un ton rogue, qu'elle était hargneuse et dominatrice, l'enfant comprend qu'il n'était qu'un jouet, trompé, bafoué, souillé. C'est difficile à cerner, à comprendre. Cette éducation sentimentale, forcée, envoie plusieurs vagues d'incertitude au lecteur circonspect, dont je fais partie !

Folio poche, 207 pages

Un été autour du cou - Guy Goffette

La lectrice

Le roman débutait de manière charmante, un peu désuète, quand une jeune femme de trente-quatre ans, Marie-Constance, se propose de devenir "lectrice à domicile". En tout bien, tout honneur. Elle est mariée à un homme charmant, se dit heureuse en ménage, mais souhaite juste combler le vide de son existence. Travailler, donc. Et combiner sa passion de la lecture à d'autres. On dit d'elle qu'elle a une voix extraordinaire, claire, très prononcée et vibrante. Mais d'une noble intention, la jeune femme va glisser vers la perversion. Il semblerait qu'une annonce rédigée de la manière la plus courtoise et la plus humble possible attire les esprits les plus retors ! Marie-Constance a son petit succès, trois clients fidèles : un garçon de quatorze ans, paralysé, une vieille comtesse hongroise, aveugle, et un Pdg surbooké. Le plaisir des mots, le plaisir du son... n'est-ce que ça ? Des travers vont percer, placer la narratrice en délicates postures (porter une courte robe, dévoiler ses genoux, lire Marx, se retrouver dans un lit...) ! En fait, Marie-Constance perd très vite tout son charme aux yeux du lecteur. Pour ma part, je l'ai trouvée assez effrontée, nigaude et quasi sainte-nitouche. Sous prétexte de ne pas savoir dire non, elle se place en fâcheuses postures, mais après tout, c'est "sa modeste rétribution". Franchement grotesque ! Au début, j'étais séduite - les extraits de Maupassant, Zola, Baudelaire ou Claude Simon tombaient à point nommé. Ensuite j'étais gavée - l'érotisme entrait en phase volcanique, mais plus proche du delirium tremens ! C'est du n'importe quoi, j'ai pensé. A croire que le monde est fatalement vicieux, pervers et dépravé et la Marie-Constance est une tête-à-claques dans cet échiquier luxurieux !

La lectrice - Raymond Jean

10 juillet 2006

Décompte

A offrir à toutes celles qui espèrent !..

Un matin d'Octobre 1999, Marie, trente ans, décide d'arrêter la pilule pour avoir un enfant. Très vite, ce désir d'enfant va envahir sa vie, devenir le point obsédant de son quotidien, qu'elle rapporte dans son journal. L'enfant désiré se fait attendre, les mois défilent, et les années. Marie passe par toutes les étapes dans son véritable parcours du combattant. Au bout du chemin, y arrivera ou pas ? C'est décidément avec beaucoup d'humour et de vécu (je pense), sans pathos malgré le désespoir, la rage et la désillusion grandissants. Ce premier roman offre à toutes celles qui attendent, espèrent et désirent le défouloir attendu et divertissant qu'elles ne sont finalement pas toutes seules ! Pour celles, "les autres", qui ne se sentent pas concernées, je leur recommande toutefois de s'y attarder pour découvrir là une bulle d'air frais, indépendamment du chemin éreintant que d'autres femmes traversent. - 208 pages -

Décompte - Sophie Chabanel

La théorie des nuages

Qui n'a pas entendu parler du roman de Stéphane Audeguy ? Paru discrètement au mois de Janvier 2005, premier roman d'un illustre inconnu, "La théorie des nuages" semblait de plus s'alourdir d'un sujet flottant sur les nuages. Personnellement je ne m'étais pas attardée dessus, prise d'a-priori. Puis, au fil des mois, les critiques n'ont cessé de grossir et de flatter ce roman, jusqu'à devenir un chouchou pour les libraires, dans leur bilan au mois de Juin. Il fallait le lire, la surprise était au rendez-vous !.. Alors donc, j'ai réussi à me procurer ce roman pour me tailler une opinion. Je commençais à faire flancher ma perplexité depuis que j'avais appris qu'il était un peu question du drame d'Hiroshima dans "La théorie des nuages". Pendant mon long week-end du 11 novembre, j'ai ouvert ce livre...

L'histoire : un styliste japonais de près de 70 ans, Akira Kumo, embauche une jeune bibliothécaire, Virginie Latour, pour classer son immense collection de livres sur la dernière passion de sa vie : les nuages. La relation d’amitié amoureuse qui s’instaure entre l’homme, dont l’entourage a prévenu Virginie qu’il n’était pas facile, et la jeune femme est la seule qui intéresse désormais le couturier parce qu’elle va lui permettre de faire la paix avec lui-même. De boucler la boucle d’une vie traumatisée par un événement survenu en 1945, alors qu’il avait 8 ans, dans sa ville natale : Hiroshima. Mais avant, bien avant, d'en arriver à ce stade, il faut "braver" les longues pages de l'Histoire des nuages, à travers les portraits d'autres passionnés, comme le Quaker Luke Howard, Carmichael ou Richard Abercrombie, tous rêveurs, scientifiques ou artistes fascinés par ces cotons qui parsèment notre ciel. Certes, cela ne manque pas de poésie. Au delà de l'aspect semi-scientifique, les descriptions ne sont pas trop emphatiques. J'ai eu le sentiment d'être bercée, sagement instruite sur le mystère qui semble peser au-dessus de ma tête, inconsciemment. Cependant, trêve d'éloges, le roman a également réussi à me perdre en route ! Est-ce là le défaut du premier roman dans le portrait des personnages ? C'est précisément ce point qui m'a fâchée et lassée. Pour ne pas dire que j'ai été agacée, puisqu'en fin de compte j'ai reposé ce roman sans le terminer !

La théorie des nuages - Stéphane Audeguy

Sirène


Marine, jeune fille au prénom d'eau, est une sirène. Celle des légendes, celle qui, un jour, s'efface car trop fragile et éphémère. A seulement vingt ans, Marine décide de les rejoindre, au fond de la Seine. Très soigneusement, la jeune fille prépare son grand voyage, lave la vaisselle, astique les sols et écrit une lettre pour Bruno. Avec application. "Je vais me couler sirène, adieu."L'on plonge ensuite dans l'histoire de Marine, sa rencontre avec Bruno, ce sculpteur qu'elle aime. Et ses souvenirs d'enfance. Traumatisants, qui ont marqué à vif la jeune fille et expliquent son parcours, cette issue irrémédiable. "Sirène", premier roman de Marie Nimier, raconte toutes ces jolies choses. C'est le monde de l'enfance avec ses légendes, ses rêves, ses espoirs et fatalement ses déceptions, ses blessures. Les amours inconstantes. Par goût et par jeu, les personnages de Marie Nimier ont un oeil vers les nuages et l'autre rivé sur ce qui les environne. C'est peut-être le décalage entre leurs pensées et le monde extérieur qui leur donne cette apparence d'anges écorchés. Ils semblent détenir un secret que l'auteur va malheureusement chercher à révéler. Le voile se lève sur des regrets: les chimères n'appartiendraient-elles qu'aux enfants? Un merveilleux et bouleversant petit roman, tendre malgré les apparences. Marie Nimier possède une très jolie plume et révèle un monde à la fois proche du rêve, des légendes et de la réalité.

Sirène - Marie Nimier

La dormeuse de Naples


Le personnage central du roman d'Adrien Goetz est le mystérieux et mythique tableau intitulé "La Dormeuse de Naples", tableau peint par Ingres, à Naples, pendant des mois et des mois, suite à la rencontre d'une jeune beauté près du port italien, vêtue de noir, avec des breloques en or. Entre Ingres et cette Napolitaine semble se dessiner une belle relation d'amour, jamais consommée, mais idéalisée par le peintre, élevée au statut d'icône. Alors, quand celui-ci découvre une réalité blessante, il devient fou, amer, jaloux. Par la suite, le tableau va disparaître, errer dans des galeries souterraines, sera exposer aux yeux d'étranges confréries secrètes, ou se balader entre Paris, Rome ou Naples, qu'importe... Ce tableau devient une énigme !Le roman d'Adrien Goetz se compose de trois parties rédigées par Ingres, Corot et un élève de Géricault. A Ingres la responsabilité de la légende, aux autres la fascination d'une rencontre improbable, d'une quête à jamais aboutie, d'un mystère entier ! Cette Dormeuse fascine, envoûte, exacerbe les passions. Et ceux qui ont croisé sa route, croisé son regard de belle endormie, lascive, trop sexuelle pour ne pas être sensuelle, s'en sont mordus les doigts car cette peinture, portée disparue, sera édifiée au statut de mythe. Les hommes courent après elle, comme les rêveurs souhaitant décrocher la lune !
Ceci n'est pas un roman historique, note l'auteur, même s'il prend pour héros trois peintres historiques. Les oeuvres qu'on leur donne sont réelles, leurs aventures inventées et certains de leurs propos authentiques. L'auteur, peu soucieux d'exactitude, s'est essentiellement évertué à la vérité romanesque et nous offre ainsi un roman flamboyant et passionnant !

Le passage, 128 pages

La dormeuse de Naples - Adrien Goetz

Camille

Personnellement, j'ai moyennement aimé ce premier roman d'un illustre inconnu, Anthony Palou, breton d'à peine quarante ans. Que dire de ce livre intitulé "Camille" ?.. Qu'effectivement, ce roman tourne autour de ce personnage éponyme, mais encore ? J'ai davantage eu le sentiment que Camille s'effaçait pour la personnalité plus écrasante, et écoeurante, de Marc. Car je n'aime pas Marc, et à partir de là, difficile pour moi de trouver des qualités à cette histoire. Marc envahit le roman, de fond en comble. D'abord, pourquoi lui et pas un autre? Pourquoi Camille, jeune fille à la beauté céleste, qui impose une distance entre elle et le commun des mortels, décide de s'attarder à ce spécimen des plus banals ?!.. Pour moi, Marc n'est qu'un avorton. Un type égoïste, aigri avant l'âge, qui impose à sa future jeune épouse de ne pas avoir d'enfant, selon le principe de ne pas déformer la silhouette sylphide de sa douce !.. Et j'en passe !.. Comme le doute de pouvoir aimer "normalement" / "comme avant" sa femme après que celle-ci, accidentée, devienne handicapée et boiteuse.

En bref, il y a certains points agaçants qui tâchent l'ensemble du roman, au point de ternir les maigres qualités de ce dernier. Je reconnais une écriture vive et dynamique, une envie de railler certaines convenances. Par contre, l'abus de marques cités pour habiller les personnages me titille. Cela donne un aspect superficiel à l'histoire et cela enfonce davantage le personnage masculin que, décidément, je ne peux encaisser ! Celui-ci m'ennuie, me dégoûte et m'exaspère. Du coup j'ai éprouvé pour Camille de la pitié ou de la solidarité, mais aussi une pointe d'agacement à se laisser "aimer" par un tel individu, pour lequel son sacrifice ne valait pas un clou !... Ce roman a obtenu le Prix Décembre.

Bartillat, 140 pages

Camille - Anthony Palou

Le tango des Agapanthes

Un roman assez troublant et curieusement envoûtant : "Le tango des Agapanthes" vous entraîne vers les déserts et paysages arides de l'Australie des années 50. On y suit Day, jeune garçon témoin de la mort de sa mère, ligotée à son lit par son mari, et enterrée sans cercueil dans la poussière. Horrifié, le garçon s'enfuit vers l'Amérique où il rencontre son alter ego féminin, Callie, jeune fille atypique et écorchée vive, qui souhaite devenir la première femme jockey. Entre eux deux, une étrange et tumultueuse relation s'établit. Guidés par leur commune passion des chevaux, ils vont parcourir le pays, voir du monde mais ne jamais s'avouer leurs véritables sentiments. Day, jamais guéri des blessures de son enfance, retournera vers ces lieux maudits et haïs, rencontrera à nouveau son père, Darwin, pour dénouer les liens du passé. Un roman écrit à la sueur du front du jeune narrateur, il m'a semblé. "Le tango des Agapanthes" est déconcertant : attachant, difficile ou ambivalent. On y plonge les deux mains jointes, pataugeant directement dans l'horreur et le drame de l'enfance. Puis au fil des parties qui composent le récit, les voiles vont se lever, s'alléger et soulager le poids du début. Résultat, le récit est agréable à lire. On y ressent toute l'âpreté des personnages et des décors. Violent, terrassant, captivant et suffocant. Un peu lourd avec ses passages sur le monde des chevaux (surtout en première partie), ce roman est finalement judicieux et efficace dans sa peinture du tragique. Sobre et singulier, "Le tango des Agapanthes" mérite le détour...

Le tango des Agapanthes - David Francis

En poche !

Ceci est un roman d'aventures : les péripéties de Nid Immarskjold Dugay, d'origine norvégienne, universitaire à Toulouse, marié à Alice et père de Marnie et Emeline. Jusqu'alors il mène une vie tout à fait ordinaire, propre, rangée, impeccable, bien calibrée, rythmée etc. Mais, bien entendu, cette belle façade va se fissurer : par la faute d'un certain Yagudin, une figure de légende dans les contes nordiques, Yagudin le Terrible, l'égorgeur aux mains percées, qui depuis des lustres enlève les femmes et tue les enfants. Bref, en quelques mois et quelques pages on assiste à une avalanche de péripéties : l'apparition d'une princesse islandaise, l'été qui s'éternise mollement, le roman qui bloque et le soupçon grandissant de Yagudin prêt à envahir sa vie, prêt à saborder ses remparts. Honnêtement, c'est captivant ! Tour à tour le roman fait vibrer nos cordes sensibles, joue au tragique, titille nos nerfs à fleur de peau et vire à l'angoisse, à la panique même ! On suit Nid de bout en bout - est il la victime ? le bourreau ? est il fou ? En bref, c'est hallucinant, grandiose, bien cerclé et je vous le recommande très fort, très fort, très fort !!! Poétique de l'égorgeur - Philippe Ségur

C'est l'histoire d'une vieille dame qui vit seule depuis la mort de son époux. Mais cette Yvonne Lure est secrète et mystérieuse. Chez elle, il y a tous ces livres que son mari se plaisait à lire des heures durant. Il s'enfermait dans son bureau et en ressortait le visage épanoui. Yvonne n'a jamais ouvert un livre, faute de quoi ?... Et puis elle fait la rencontre de Vargas, un jeune homme qui vit dans une roulotte et qui ne sait pas lire. Alors les livres vont devenir un lien entre eux, quelque chose de fort, d'étrange et très subtil. Bref, apparemment pas mal, le roman laisse tout de même une impression d'ensorcellement vicieux et dérangeant. Malgré quelques charmants passages, le reste laisse à désirer. Mais d'une manière très intimiste, l'auteur tente de capter les destins obscurs de deux solitaires et de souligner toute la délicatesse de cette solitude.
Les mains libres - Jeanne Benameur

Dans "La Reine du silence" c'est tout un déballage d'amour, de pudeur et d'émotions feutrées. Pour qui ? Un père, Roger Nimier, l'écrivain connu pour "Le Hussard bleu" ou "Les enfants tristes", prématurément disparu dans un accident de voiture. Il avait 36 ans. Dans son livre, Marie Nimier ne fait pas l'apologie d'un père fabuleux, aimant, présent et fier de ses enfants. Non, c'est plus un constat déconfit, elle rétablit une vérité, redessine un portrait d'un homme qu'on connaissait intelligent, facétieux et charmeur en société. Dans son foyer, cet homme n'était qu'une ombre, qui s'enfermait dans sa chambre pour écrire, ou partait au bureau chez Gallimard. Le livre ne rend pas une image glorieuse du père. Loin de là. Pourtant on a du mal à en vouloir à l'écrivain disparu, à la jeune femme qui en parle désormais. Et pourquoi ce livre? Pas pour rétablir la vérité finalement, seulement pour se libérer elle-même. Elle ne dévoile pas des souvenirs de fond de tiroirs, juste des anecdotes de ci, de là. Elle n'avait que cinq ans à la mort de son père. Les souvenirs qu'elle glane aujourd'hui proviennent de la mémoire de ses proches, des gens de l'époque, des témoins... Elle parle aussi d'elle, de son héritage et du poids de l'hérédité - quel est il ? C'est tout un ensemble pointilleux, une sorte de journal de bord. Marie Nimier écrit les yeux fermés, dit-elle. Et son livre est un chuchotement, une préciosité que j'ai beaucoup apprécié. Ni impudique, ni racoleur. Juste un souffle, un murmure et qui marque...
La reine du silence - Marie Nimier

Ce roman m'a vraiment accrochée! Moi qui pensais ne pas aimer ce genre de romans américains, et bien je me trompe ! Trois femmes, ce sont les trois Mrs Kimble qui ont toutes en commun d'avoir épousé le mystérieux Ken Kimble. Cet homme a collectionné toutes les étiquettes : séducteur impunitent, charmeur opportuniste, menteur patenté ? Au début du roman, Ken Kimble est retrouvé mort dans sa voiture, il est seul, il est riche mais n'a plus de famille. La police mène l'enquête. Direction l'année 1969 avec Birdie, la première épouse, qui vient d'être abandonnée avec ses deux enfants, et qui désormais sombre dans l'alcool... Et les autres femmes ? Qui, quand, comment... Mais je ne vais pas en dévoiler davantage. Simplement, Ken Kimble était une espèce d'anguille, difficile à cerner. Son génie est d'avoir su séduire des femmes naïves, sensibles, écorchées... Il était là au bon moment, il s'est glissé dans leur vie comme l'eau coule de sa source. J'ai trouvé ces portraits bien dessinés et attachants. Le livre reflète aussi une image de l'époque (l'Amérique des années 60 à 70) avec son savant mélange d'exhubérance et de contrainte. Bref, une bien bonne lecture, passionnante et agréable, très divertissante !
Trois femmes - Jennifer Haigh

"Douze" a été écrit par un jeune Américain de dix-sept ans, actuellement étudiant à Harvard. Beau, jeune, intelligent, élévé dans l'Upper East Side, Nick McDonell trempe évidemment ses personnages dans un monde qu'il connaît bien : jeunesse dorée, pleine aux as, mais des jeune désabusés, blasés, ennuyés, déjà ! Ils fréquentent les écoles privées en attendant d'entrer dans les grandes universités de la côte Est. Le soir, pour tromper l'ennui et le vide, ils errent dans les rues, se rassemblent dans des parties, boivent et fument. Bienvenue dans le New York des enfants riches, un peu trop seuls ! "Douze" c'est aussi cette drogue de synthèse qui les fait tous planer. White Mike est le dealer. Il ne fume pas, ne boit pas, ne va pas dans les fêtes, sauf pour vendre sa drogue. Mais White Mike lit Camus, sèche l'école, vit seul avec un père absent et souffre de la mort de sa mère. Le drame en cinq actes peut commencer !... Il y a un petit côté Elephant (le film de Gus Van Sant) et Bret Easton Ellis - au programme : beuveries, montées en transe, violence et perdition. C'est triste, écoeurant et hélas évident. On pense aux drames de tuerie collective dans les écoles américaines. Car dans "Douze" le malheur est pressenti, là, inévitable, aux portes de la fiesta. Malgré tout, le livre est bon, décapant et tonique, ça se lit en deux coups de cuillère à pot et ça prend aux tripes.
12 - Nick McDonell

Grosso-modo il ne se passe pratiquement rien dans "Juste avant la frontière". C'est l'histoire de Samuel Elliot qui, sorti de sa promotion, est parti en mission dans un pays qui n'est jamais nommé (mais l'éditeur se base sur "une des capitales, là-bas, à l'Est, à Prague ou Budapest"). Initialement parti pour deux ans, il a renouvellé son contrat pour deux années supplémentaires. Et le roman parle de sa dernière journée dans ce pays, de ses quelques heures avant son départ pour Paris, bref de ses errances "juste avant la frontière". En une journée, le jeune homme va beaucoup marcher : prendre un dernier bain brûlant, rendre les clefs de son appartement, prendre un dernier verre dans un bar et marcher le long du fleuve, près du château et laisser ainsi ses pensées vagabonder. Car Sam a beaucoup de mal à partir, à quitter ce pays où il s'est laissé envahir par le charme, la beauté, la tristesse et le désespoir. Mais des rencontres, des femmes, ont aussi transcendé ses quatre années dans ce pays. Elles ont pour lui le souvenir de soirées arrosées, câlines et sensuelles, des dîners dans des restaurants, des sorties à l'opéra, des flâneries au bord de l'eau... Raconté platoniquement, le parcours du jeune homme est laconique et implique ses hésitations et ses états d'âme. Mais j'ai tout suivi en me délectant de l'écriture de Julien Bouissoux, un tout jeune auteur, déjà à son troisième roman. J'étais magnétisée, en dépit du vide dans ce roman ! Allez comprendre !.. Une petite phrase : "C'est bien de sentir que l'on a vécu, qu'il y a eu de la vie, et de tout oublier. C'est bon de sentir qu'il y a eu de la joie, et si ça ne reste pas, je ne suis pas triste, je me dis que ce n'est pas grave. Je ne sais pas si c'est essentiel de se souvenir de tout." !
Juste avant la frontière - Julien Bouissoux

Espions

C'est donc une histoire de gamins, dans l'Angleterre des années 40, qui s'inventent des histoires d'espionnage. Sauf qu'ils y croient très fort à leurs spéculations et cela les entraîne donc à des plans de filature et de surveillance dans leur repaire "privet". Mais c'est en fait de nombreuses années après que l'histoire revient en coup de fouet. En humant une odeur, le narrateur se rappelle donc les lieux de son enfance, dans un quartier dit l'Impasse, où il était très copain avec un certain Keith Hayward. Lui, Stephen Weathley, fait donc un travail de mémoire assez laborieux au début - difficile de recoller les morceaux du puzzle, ou délibéremment occulté pour ne pas raviver sa honte ?

Ce livre, finalement, enseigne combien il peut être "dangereux" d'espionner les autres. Telle une morale : c'est interdit ! Cela peut faire du mal, et l'histoire de Stephen et Keith le confirme. Les deux garçons vont amèrement se mordre les doigts d'avoir fourré leur nez là où ils n'auraient jamais du. Surtout Stephen, d'avoir été si passif, si silencieux et parfois lâche (pour ne pas dire maladroit). Longtemps je me suis demandée "mais où peut bien nous conduire l'écrivain", quelle histoire, quelle trame, quels secrets derrière tout cela ?! Et finalement, c'est d'abord assez dérisoire de découvrir la candeur des garçons qui ne tiltent pas à "ces affaires d'adultes". Car Michael Frayn a décidé de se mettre dans la peau du gamin qu'il était, de rapporter les "événements" comme sous le jour de son enfance, avec peu de recul finalement. Et donc on devine davantage ce qui se manigance, on le suppose parfois. Plus que ces nigauds de garnements ! La curiosité est un vilain défaut, paraît-il. C'est vrai. Toutefois, l'ampleur de leurs aventures deviendra étonnamment effarante, et les dernières pages du roman ne cessent de grossir l'effet de surprise ! En bref, ce fut une bonne lecture, mais elle contient un peu de longueurs. Trop convenue, aussi.
Gallimard, 258 pages.

Espions - Michael Frayn

Pour tout l'or du monde

Six personnages se révèlent, chapitre après chapitre, de façon troublante pour le lecteur qui découvre ainsi un microcosme restreint autour des six. Ils se connaissent, ont une vie cachée, leur partenaire n'en soupçonne pas l'étendue ! Marcy à quinze ans est devenue la maîtresse de Robert (quarante ans, marié à Suzanne) puis a rencontré un camarade de lycée, Allen, devenu plus tard son mari. Allen a un meilleur ami Jimmy (secrètement amoureux et fasciné par Marcy) qui est marié avec la meilleure amie de Marcy, Uta (laquelle semble attirer Allen..). Chacun s'approche, se frôle et ment par omission. Au fur et à mesure les personnalités se découvrent et certaines nuances apparaissent, rendant plus ou moins ténue l'intrigue de cette histoire (la révélation de Suzanne vers la fin est étonnante).Mon avis : sommaire, bof et assez intéressant. Pas un nécessaire dans la bibliothèque, quelques passages interpellants et une psychologie très appliquée autour des personnages, mais quelques longueurs aussi. Avis plus modéré... (Consultez un autre avis... ici).

Pour tout l'or du monde - David Huddle

09 juillet 2006

Tito n'est pas mort


Ce recueil de 24 textes est particulièrement intéressant sous plusieurs points de vue. D'abord, l'auteur est originaire de Dalmatie, région croate. Jeune femme de 31 ans, exilée en Allemagne, Marica Bodrozic a d'abord vécu avec son grand-père dans une région assez méconnue, sinon pour d'obscures et tristes raisons. Ses textes nous apprennent donc à connaître un pays qui apparaît assez mythique, peuplé de légendes et d'êtres atypiques, tels une tueuse de serpents, un amateur de lis ou une pêcheuse et des morts !.. Les textes de Marica Bodrozic sont poétiques, parfumés de fleurs, hantés de papillons qui sont des réincarnations de sorcières ou d'autres esprits enchanteurs. Plume mystique, plume enfantine, plume rêveuse ou plume nostalgique, l'ensemble de "Tito est mort" est aussi une galerie de portraits : famille, personnages proches de la fiction, sortis de contes, de légendes, de croyances catholiques. Ce livre est un étonnement perpétuel. C'est une plongée dans un tunnel des pensées de la narratrice. Souvent proches du rêve ou de la mystification. Mais l'ensemble est véritablement ensorcellant ...
L'olivier, 192 pages

Ornela Vorpsi

1. Le pays où l'on ne meurt jamais
Albanie est à la fois sensuelle et cruelle, c'est aussi "un pays où l'on ne meurt jamais", contrairement à ces eldorados au-delà des mers qui rendent les exilés plus vulnérables, plus mortels également. Mais avant de s'envoler vers un ailleurs plus capitaliste et libertaire, la jeune Ornela Vorpsi se penche vers son enfance et son adolescence dans un pays à la gloire de la Mère-Parti, qui cingle les fesses des jeunes filles de coups de fouet, lave la bouche de savon noir si trop de mysticisme en sort, couvre les corps d'un short noir immonde pour le sport ou d'une vareuse étriquée pour l'entraînement militaire. On cache les filles, on cache les formes naissantes - on les protège des tentations, des perversions, d'une destinée de "putinerie". Ou bien c'est la noyade dans le lac de Tirana. Trop d'amour, ou manque d'amour... certaines jeunes filles ont l'indélicatesse d'être enceintes sans fiancé, sans mari. L'avortement étant interdit, les faiseuses d'anges opèrent un sale boulot qui entraînent souvent vers la mort. Ou bien l'autre solution pour les femmes est de se faire coudre et recoudre ! Cela se passe de commentaires...
La jeune Ornela, ou Elona, Eva, etc..., grandit auprès d'une mère à la beauté somptueuse. Un jour le père disparaît. On le retrouve dans une prison au nord du pays, roué de coups, amaigri et les dents en moins. Au lieu d'attendre le retour d'un mari finalement violent et volage, la mère divorce et retourne vivre chez ses parents, avec une petite, ébahie, éblouie, séduite par tous ces va-et-vients. L'enfant subit non pas une mais deux matrones qui lui reprochent d'être la fille de son père ! Le seul recours : la maladie et les contes de Grimm. Et il lui en arrive à cette petite, dont le regard, innocent et éclairé, met en scène des situations cocasses et risibles, au détriment de ses acteurs. Au total, quinze tableaux dessinent le paysage d'un pays et de ses habitants - les Albanais sont ainsi un peuple fier, amoureux et souvent contrit, également viril, adorateur de la sensualité et de la beauté. Ce premier livre d'Ornela Vorpsi condense à merveille toutes les particularités de son pays natal, par le biais de souvenirs désenchantés mais cultivés avec humour. J'ai davantage aimé celui-ci que son deuxième livre, Buvez du cacao Van Houten .
Babel (poche), 150 pages. Sinon, disponible chez Actes Sud.

2. Buvez du cacao Van Houten
Qui n'a pas entendu parler d'Ornela Vorpsi il y a deux ans vivait probablement dans une tanière ?! La belle Albanaise avait déjà paru un recueil de nouvelles, largement autobiographique, qui avait remporté son succès d'estime. Une nouvelle fois, elle privilégie la forme des nouvelles avec "Buvez du cacao Van Houten" et je dois avouer que j'ai flashé sur ce titre. Voilà pourquoi j'ai voulu lire celui-ci avant l'autre (paru en poche). Pour le titre, l'auteur s'explique en quatrième de couverture et dans sa première nouvelle du même nom. Passons...Pour moi, lire ce livre a finalement eu le même goût que boire du cacao : c'est amer ! Ornela Vorpsi tisse des contes, des légendes, des anecdotes qui courent dans son pays qu'est l'Albanie. Elle met en scène des hommes et des femmes qui n'ont souvent plus rien à perdre, qui sont au bord du gouffre et qui tentent le tout pour le tout : vendre ses maigres trésors pour aller à Rome, se séparer de son fils qu'une mère dédie à la France, quitter l'être aimé parce qu'il est trop beau, être dévoré par ses rêves ou devenir fou. A trop rêver ou désirer l'impossible, celui nuit gravement (à la santé) !
Parmi le lot des treize nouvelles, j'ai aimé "Le prix du thé". Convaincue de savourer un produit rare et d'une exceptionnelle qualité, plus que raffinée, la narratrice a l'estomac noué par l'excitation ! Mais elle constate aussi, par dépit, que son corps n'est finalement pas habitué aux choses merveilleuses !.. et j'en passe. Celle-ci apporte une fraîcheur et une dérision qui parfois font défaut à certaines autres. C'est bien l'un des problèmes de ce livre : l'amertume coule en abondance, aussi c'est bien appréciable de lire quelques pointes d'humour pince-sans-rire pour alléger la donne. La tension est omniprésente, les Albanais semblent être un peuple doué pour le fatalisme, l'accablement et les mystères de disparition, les envies d'ailleurs et d'exil. Même si la lecture n'est pas un calvaire, c'est quand même un soulagement d'en sortir ! J'avais le sentiment de m'enfoncer dans la noirceur des âmes, des destinées de ces gens ordinaires, décidés d'en sortir, mais accrochés à leur sort. Une teinte douce-amère, effectivement. Ma rencontre avec Ornela Vorpsi se conclue en scepticisme, et je lirai "Le pays où l'on ne meurt jamais" un peu plus tard. Mais quand même ! Y'a un truc caché derrière le style de la belle, pour de vrai.
Actes Sud, 157 pages

Vous dansez ?


D'accord, la plupart des textes ont servi de fond théâtral pour un spectacle "A quoi tu penses?" auquel participait Marie Nimier à travers son écriture. Désormais réunis dans ce recueil, ces textes ont évidemment en fil conducteur la danse. L'écrivain y livre donc toutes formes d'états d'âme glissés dans des chaussons de danse, ou des patins à glace. Car en effet, ses personnages sont tout autant des pantins désarticulés, aux rêves effrités, rêves de gloire, d'amour ou de survie, bien loin des feux de la rampe. Mais également la danse rime avec sensualité, comme dans le premier texte "Le ficus", où un passionné de plantes caresse son amante comme il bichonne son végétal - amoureusement, sensuellement, sûrement.Dans l'ensemble, les textes sont très touchants, mettant en lumière les failles secrètes du monde de la danse - la peur de vieillir, se sentir seul, incompris, isolé, perdre sa soeur en jouant à la balançoire, vivre avec ce manque et ce traumatisme, garder le silence, assumer son corps, sa "superbe", aimer se monter, assumer son narcissisme... Ce recueil dévoile ainsi les multiples facettes de la danse, combien derrière le charme, la beauté et la sensualité se cachent souvent la misère, la solitude, la fragilité du corps et l'appartenance à un univers à part. Ce livre, en somme, se fait l'écho de quelques notes de musique pour l'ouverture d'un ballet merveilleux, humain, triste et dérisoire, mais généreux dans le fond. Une petite heure (de lecture) en douceur...

Gallimard, 100 pages

Sur quel pied danser

Recueil de huit nouvelles, cette dernière publication de Constance Delaunay surfe sur divers thèmes (les rapports avec la mère, le dédoublement de la personnalité, la folie latente, etc.). La tonalité générale demeure imparable, l'auteur est très espiègle, du moins j'aime à le penser ! Elle écrit comme elle respire, dit "je" dans l'ensemble de ses nouvelles, et, comble de l'ironie, prétend faire intervenir régulièrement la narratrice dans chaque histoire. Explication confuse ? oui. En fait, une narratrice inconnue fait régulièrement intrusion, un peu farceuse ou malicieuse. Qu'importe...
Cette vipère moqueuse prend en grippe le métier d'écrivain, le pourquoi d'écrire, le procédé "d'embrouiller le lecteur en présentant une série de personnages", la volonté "de ne pas juger tout en racontant une histoire", et de conclure : "Il faut que je m'en débarrasse, de mes petites histoires, elles se bousculent dans ma tête, elles veulent sortir, les mots sont comme nous, ils veulent à tout prix exister encore un peu, avant d'être chassés de partout, oubliés, expulsés des dictionnaires, oui les mots ont, eux aussi, peur de mourir." ! Toute spéculation n'est pas utile pour connaître qui parle, qui raconte, où va-t-on, etc. En tant que lecteur, c'est un bonheur d'ouvrir un livre de Constance Delaunay ! C'était un enchantement avec "Autour d'un plat", c'est une continuation douce-amère avec "Sur quel pied danser".
Gallimard, 150 pages

Sur quel pied danser - Constance Delaunay

Autour d'un plat

"Autour d'un plat" ( "Menus et propos" ) ! Bon, le fil conducteur de ce recueil de nouvelles est incontestablement la nourriture, les plats, les mets raffinés ou non... Passons donc en revue le boeuf bourguignon, le poulet aux morilles, le poulet au paprika, le coq au vin, le caviar d'Iran, le rognon sauce Madère, les fraises Chantilly, les sorbets italiens etc... Pour l'assaisonnement, l'auteur met une pincée de sel, de poivre, bref du piquant, du sucré, du doux, du mou, du dur pour relater autour des plats sus-dénommés des histoires fumeuses ! Lesquelles se passent le plus ordinairement possible, au cours de repas funéraires, familiaux, amoureux, d'hôpital, de retrouvailles entre copines, ou de goûters d'anniversaire. Autour de 22 assortiments, Constance Delaunay déploie une verve ébouriffante ! C'est très surprenant sa méthode d'approcher les personnages, les faits, les actes, le théâtre ! Drames intimes, personnels ou domestiques, menus propos, combles de bonheur ou de malchance, réglements de compte ou déclaration sur l'honneur... l'ensemble est vinaigré, corsé à la sauce aigre-douce, et sans matière grasse ! Bref, un régal !

Gallimard, 213 pages

Autour d'un plat - Constance Delaunay

Chantier

La construction d'un immeuble bouleverse la vie d'un quartier. Gisèle Fournier traverse par le biais de six nouvelles le panorama de ces gens et leurs vies souvent étriquées et chamboulées par ce chantier. On rase tout, on annule un pan de leur existence, on efface les traces de leur passage. Les uns et autres se souviennent, parfois savourent d'assister à cette éradication, tant ces lieux ont été le théâtre de drames intimes et personnels : un homme revoit son épouse qui s'est laissée mourir pour lui faire payer d'avoir chassé de la maison leur fils unique, un travailleur clandestin repense à son épouse au pays qui ne comprend décidément pas le sinistre de son labeur quotidien, une fille revient chez elle pour les funérailles de son père et revoit la misère de son enfance, une femme noie son chagrin dans l'alcool face à un mari qui ne la voit plus, etc. Les souffrances sont franchement le lot quotidien des habitants de ce quartier, lequel porte une empreinte à jamais de dénuement et de mauvais souvenirs. Le quartier est donc rasé, tant mieux pour certains. Mais à la place, sera construit une tour, synonyme aussi de petitesses, de difficultés et de sinistrose.
Aussi, à l'image de ces flots de réminiscences et de pensées, le lecteur est blessé, bousculé, mal mené. Ce recueil ne fut pas à mon goût, je n'ai pas été emportée par ce livre de Gisèle Fournier, alors qu'auparavant j'ai toujours cautionné le moindre de ses écrits. Cette fois-ci, je n'ai pas réussi à y entrer. Trop morose, trop glauque, et un ton sans cesse désabusé... "Chantier" est honnêtement un condensé de désespoir, merveilleusement écrit, mais tellement âpre !

Mercure de France

Sensualité (suite)

La récente parution du Folio 2 euros, "Une vie passionnante", avait déjà permis de connaître cinq nouvelles du recueil "Sensualité". Dans ce livre, sept autres histoires restent à découvrir !Toujours au coeur de l'intérêt de Susan Minot, des hommes et des femmes ordinaires, sinon plus indolents et insatisfaits, sont livrés aux affres des aventures amoureuses actuelles. On se rencontre, on se promet de ne jamais se disputer, de s'aimer toujours, et puis viennent les crépitements des silences, des ennuis, des séparations. "Le noeud" en illustre cette schématisation bateau. Dans une autre nouvelle, "La plume de la toque", une femme, la nouvelle amoureuse, se prélasse dans un bain et voit apparaître quelques signes insidieux - "Elle se sentit plutôt excitée de trouver dans la maison de l'homme un objet qui lui appartenait. Mais en même temps cela la surprenait. L'homme ne l'avait sans doute jamais remarqué. Ce genre de détail n'avait pour lui aucune importance. Elle replaça le peigne sur l'étagère, afin de laisser découvrir l'un de ses objets personnels à la femme qui lui succéderait". Comme tout crainte d'être remplacée semble inhérente chez les héroïnes de Susan Minot ! Certaines sont parcourues "d'une sorte de bizarre courant électrique", révélant une quelconque trace de trahison ou de révélation, "une force surgit entre eux", eux qui demeurent pétrifiés, fascinés par ce qu'ils voient, découvrent, comprennent, enfin. Les femmes sont sages, amoureuses, consciencieuses et clairvoyantes; "simplement parce qu'on porte une jupe courte, les garçons vous interpellent bruyamment de leur voiture, ralentissent à votre hauteur et, si vous ne les regardez pas, ils accélèrent dans un grand hurlement de pneus et vous traitent de p..... ". Et quand bien même les femmes découvrent qu'elles sont amoureuses, elles se taisent - "Sur le moment cette constation ne provoqua chez moi aucune terreur; bien au contraire, je l'accueillis avec sérénité, parce que la première impression que procure l'amour est toujours sereine, et heureuse. L'amour réjouit. On se dit que la vie a un but, après tout. Je gardai ces pensées pour moi, sachant que le sentiment que j'éprouvais n'était pas ce que l'homme recherchait, sachant qu'en fait, c'était précisément ce à quoi il voulait à tout prix échapper" ! Ah l'amour ! c'est toute l'affaire de ces douze nouvelles qui composent "Sensualité", c'est toute l'affaire de Susan Minot qui sait merveilleusement en parler !

Gallimard, 154 pages

Une vie passionnante


Extraites du livre "Sensualité", les cinq nouvelles de ce petit livre Folio (pour seulement 2 euros!) sont à la pointe de ce qu'on attend de son auteur. Susan Minot s'inspire des chroniques quotidiennes de la vie des new-yorkaises, des femmes ordinaires, souvent célibataires, qui font la rencontre d'un homme, inconstant et nonchalant. C'est le sujet d' "Une vie passionnante" et de "Soirée en ville", l'histoire d'une aventure de passage, d'une femme qui ne se fait pas d'illusions sur l'homme irrésistible avec lequel elle vient de passer la nuit, par exemple ! "La rupture" et "Le cygne dans le parc" mettent en scène des couples défaillants, dont l'un s'est fait plaqué ou refuse de s'impliquer. Quand quelque chose s'arrête dans la machine en marche... Colère, silence ou amertume deviennent les sons de cloche en fond sonore. "Etincelles" est la nouvelle qui m'a le moins intéressée. Une femme, très fragile, rencontre un homme dans une soirée, mais elle pense à cet autre qui est parti en Californie, mais les choses vont plus loin que cela, enfin c'est confus et délirant... Mais j'ai moins aimé.Ce livre est petit, il se lit vite, il ne coûte pas cher et il donne envie de se procurer au plus vite le livre "Sensualité" pour connaître le reste !
folio

Une vie passionnante - Susan Minot

Les lettres

Je n'affectionne pas les histoires à tendance sentimentale, j'éprouve vite un sentiment de lassitude et d'ennui. Chez Edith Wharton, ses histoires baignent tout autant dans ce sentimentalisme rébarbatif, pourtant l'auteur arrive à contourner les clichés sirupeux ou, du moins, sait merveilleusement en jouer. Elle jongle avec le cynisme avec une rigueur, une facilité et un brio époustouflants !
L'exemple se démontre une nouvelle fois avec cette nouvelle, "Les lettres", extraite du recueil "Le fils". L'histoire tourne autour des méandres amoureux de Lizzie West, jeune américaine de 25 ans, institutrice sans le sou dans cette campagne française. Elle travaille chez le couple Deering, tandis que l'homme tourne en rond dans son atelier de peintre, à la quête de l'inspiration foudroyante, l'épouse est alanguie à l'étage, aborbée par la lecture de romans quelconques. Lizzie tente de parfaire l'instruction de la petite Juliette mais la tâche s'avère délicate. Un jour, les sentiments entre l'innocente préceptrice au coeur pu et l'indolent peintre pétri de dignité basculent en un élan d'amour d'une noblesse affligeante. Et c'est là qu'on s'amuse, qu'on remercie Edith Wharton de prendre à la légère ces élans du coeur, de qualifier cet état de grâce en "une envolée de rêve sur un escalier céleste" ! Il y a une mesquinerie dissimulée chez l'écrivain, celle d'épingler la rigidité des sentiments et des rapports humains chez ses semblables. Elle s'amuse, nous aussi. Elle peaufine une magnanimité chez ses personnages, loin d'être crédible ou tolérable pour le lecteur contemporain. Bref, après moults rebondissements, Lizzie fait un succinct travail d'introspection de son coeur, à se questionner les limites de la loyauté et d'honnêteté chez l'homme et chez elle. Comme souvent chez Edith Wharton, l'héroïne adopte une droiture exemplaire, se conforme à un fol idéalisme, un peu vain, pliant presque l'échine à une douce nostalgie dépassée. Chez l'auteur, très peu de cris, beaucoup de larmes (amères) et un sourire mystèrieux, un regard perdu et vague pour conclure !...Du grand art, ça s'appelle !
Folio 2 euros, 90 pages

Les petites mécaniques

En refermant "Les petites mécaniques" sur le texte de "Tania Vläsi" j'ai du mal à chasser le sentiment de désarroi et de fascination qui a gonflé au cours de sa lecture. C'est troublant, il n'y a pas d'autre mot ! Glauque et sidérant. Philippe Claudel a imaginé une "ruche humaine" où Tania est la Reine reproductrice, une "mécanique à recevoir une semence et à la transformer en une chair nouvelle" !

D'autres personnages aussi surréalistes peuplent ce livre, Eugène Frolon, Igor Beshevich, Georges Piroux, Beata Désidério, Colin le Bihot ou Voos le marchand qui découvre un village de spectres ! L'univers, dans l'ensemble, est incomparable. Claudel se pose au Moyen-Age ou en 1959, auprès de gueux ou de lascars détrousseurs de bourses, fasciné par des mécaniques insaisissables, de pauvres âmes "enfermées dans les moments perdus de vies mal écloses", autant d'impossibles romanciers, "des vies et des bonheurs, quelques deuils, de belles descriptions de rivières, de paysages de forêts sous la pluie, le tout dans une brassée de feuilles qui fleurent encore l'ordure", des bougres enfermés, cloisonnés, baillonnés ou ivres de liberté nouvelle, révélée par la poésie, tel Eugène Frolon en route pour l'Abyssinie sur les pas d'Arthur Rimbaud, dont les "poèmes aux titres étranges avaient eu raison de son confort paisible".

Pour sûr, les treize textes de Philippe Claudel dérangent mais rendent grâce à l'élégance littéraire de l'auteur. Depuis "Les âmes grises", je suis étonnée par la beauté et la fausse simplicité de son style. Dans "Les petites mécaniques" j'ai en plus la conviction d'un penchant pour le glauque et l'irréversible.
Folio, 184 pages

Ainsi mentent les hommes

Il y a dans "Ainsi mentent les hommes" quatre façons de vivre et subir l'existence : Humiliation, Remords, Mélancolie et Solitude. Dans chacune de ces histoires, les personnages sont soit tiraillés de prendre parti entre un père ou une mère, comme dans les deux premières nouvelles, ou victimes de duperie, dans les deux suivantes.
Il y a une cassure dans l'élan narratif entre Humiliation & Remords et Mélancolie & Solitude. Dans les deux dernières, on assiste presque à un pastiche de roman victorien, quand une ingénue de seize ans se laisse abuser par un beau parleur, sous l'influence lointaine de préserver une vertu irréprochable, histoire de ne pas ressembler à sa "mauvaise" mère... La dernière nouvelle est très intéressante également, mais plus touchante et révoltante. Quand une vieille petite dame, Mrs Tevis, vient remplacer la femme de ménage pour moins de dix jours chez Alice Arnold, le couple bourgeois n'aurait jamais pu supposer la couche secrète de ce qu'il prenait pour une supercherie radotée avec le temps.

Quand j'ai commencé la lecture de ce livre de Kressmann Taylor, je m'attendais à de nouvelles illustrations de fourberie orchestrées par des enfants ou des jeunes adolescents, comme l'annonçait la quatrième de couverture. Un peu comme le recueil de Julie Orringer. Pourtant ça n'y ressemble pas. Au début, je m'y approchais : un jeune garçon se voit partager entre le désir de plaire à son père, l'archétype du mâle qui trime toute la semaine pour élever un toit convenable pour sa famille, et celui de ne pas décevoir sa mère, douce, souriante, confiante et prophétesse sur les mystères de la nature, des poissons notamment. Plus intensément dans la deuxième histoire, un gamin vit dans une ferme, dans un coin assez conservateur, ses parents sont des gens de la ville, diplômés de l'université, et pourtant ce garçon est le souffre-douleur de son professeur d'histoire, qui l'abreuve de sarcasmes au point de faire rugir une envie de meurtre et de violence.
La façon d'écrire chacune des histoires est limpide et sensible. Le portrait du couple Tevis, notamment, est honnête et touche en plein coeur. A tout moment, on ressent beaucoup d'affection pour les protagonistes, trop souvent blessés par les affrontements, les "petites choses de la vie" (je pense à Stella Tennant dans "Mélancolie" dont l'histoire est douce, cruelle et ironique à la fois). Ces textes avaient été publiés dans les années 50, ceci pouvant certainement expliquer ce petit côté "charme désuet" dans sa peinture si parfaite de la société de l'époque. J'ai, par exemple, aimé le portrait d'ouverture de l'épouse dans son potager sous l'oeil légèrement méprisant et agacé du mari, le gouverneur du foyer ! La peinture est si invraisemblable !Mais dans ce livre vous trouverez forcément un instant, un personnage qui parviendra à vous toucher à un moment ou un autre. J'en fais le pari !

Autrement, 125 pages

Les gens fidèles ne font pas les nouvelles

Nadine Bismuth est jeune ! Née en 1975, elle affirme un sacré tempérament dans ce recueil de 13 nouvelles, autour du thème doux-amer de la fidélité et l'infidélité surtout ! Elle y donne du bon coeur et chacun de ces treize portraits nous ressemble presque !

Personnellement j'ai beaucoup aimé celle de "Site historique" quand un jeune couple part en vacances d'été à travers l'Europe, dans des hôtels hilton, jusqu'au jour de ras-le-bol du jeune homme qui décide de tester "une auberge de jeunesse" ! Pour la demoiselle assez pincée, l'épreuve va se révéler désastreuse mais également cocasse ! J'ai beaucoup ri ! Même un peu jaune sur la fin, qu'importe ! J'ai aimé le vocabulaire québecois, comme le terme "gougoune" pour désigner les fameuses tongs (je pense) ! En règle générale, l'ensemble de ces histoires sont très drôles, la tonalité de l'auteur est efficace, bon marché diront certains, mais payantes pour moi ! J'ai ricané à l'imagination d'une épouse qui se croit parfaite et qui découvre un soir que son mari la trompe sans vergogne avec la femme du couple ami, alors que l'épouse n'hésitait pas à la dévisageait d'un air condescendant, face à ce "vieux visage tout chiffonné" ! Non mais ! Nadine Bismuth n'y va pas avec le dos de la cuillère ! Aussi bien pour la fraîche mariée, la mère et ses satanées coquerelles, "la patate chaude", le gamin de dix ans déjà volage, la vendeuse de charcuterie, la tradition de Noël etc.

Comme tout recueil de nouvelles, certaines sont plus percutantes que d'autres ! Car je doute de me souvenir de l'impact de quelques-unes, alors que d'autres vont rester dans ma mémoire pour un petit bout de temps ! Frais, pétillant et gentiment moqueur !
Boréal, 227 pages

Les gens fidèles ne font pas les nouvelles - Nadine Bismuth

La fille de Kafka

C'est court, ça se lit vite, et si vous disposez de la chance de pouvoir le lire d'affilée, sans doute apercevrez-vous dans ce récit quelques redondances dont laisse supposer son éditeur !.. Pour ma part, je n'ai pu que le lire de manière décousue, n'empêche j'ai beaucoup aimé ! J'ai trouvé également que certaines idées étaient reprises, comme ce même spectre de l'héroïne centrale, revue et remise au goût du jour. Il s'agit d'une femme sur l'âge, désormais seule, amère, au passé désastreux, du moins dès l'entrée de la nazification de l'Europe, la persécution des juifs, etc.

Dans "La fille de Kafka", qui est aussi le titre de la toute première histoire, une fille se veut la progéniture de K. Elle lui écrit des lettres mais son silence lui semble injuste, alors son récit devient nerveux, syncopé et se révolte contre un ensemble de secrets familiaux. Ce lot de dix textes offre en commun de mettre en scène des personnages désespérés, étouffés par l'amertume et le dégoût, des autres et d'eux-mêmes. On les comprend : après une destinée souvent idyllique, ils ont connu la déportation dans des camps de concentration. Ils sont vieillissants, hantés par les cauchemars, par la perte d'un enfant, d'un mari volage. Des amies ou des soeurs se retrouvent, par l'intermédiaire de lettre-testament ou autour d'un thé. D'ailleurs, le texte "Le thé et les pommes" est l'un des plus beaux, car poétique, touchant, irréel et généreux. Je ne crois pas que ce livre de Giselda Leirner restera marqué dans ma mémoire, sauf le rappel de cette histoire de Milena. Mais c'est tout de même un joli style, un bel effort de variations sur le même thème. Et l'auteur aurait pu emprunter son titre à Paula Fox : "Personnages désespérés". C'est tout dit.

La fille de Kafka - Giselda Leirner

Moribondes

Quand le titre annonce la couleur, que demander de plus ? Pascale Gautier signe "Moribondes", autrement dit sept portraits féminins, destinés à la mort !.. Depuis Philippine à Laure, Lilith, Pépita, Louise, Pénélope ou Line semblent toutes, un jour, presque brutalement, se lasser de leurs habitudes, de leurs univers hermétiques, immuables et familiers, et donc de cesser quasi aussitôt de vivre et subir cette agonie !

Etrange ?.. oui. L'ensemble de ces sept petits textes mettent à mal, pourtant je n'en veux pas à Pascale Gautier d'avoir mis en plume ces sept femmes, jeunes ou vieilles, belles ou laides, naïves, douces ou cruelles. Il y a cette phrase, prise au hasard, "malgré tous les efforts possibles, les obsessions et l'ennui restaient les mêmes". A quoi bon continuer d'aller faire ce travail abrutissant, vivre auprès de ce mari flagorneur, provoquer le malheur autour de soi, ou avoir 111 ans et penser que la mort vous a oubliée ?.. Il faut provoquer, sauter dans le vide, planter un poignard dans le ventre, appuyer sur la pédale d'accélération, être piquée par les moustiques.
On en est là avec "Moribondes" ! Un recueil bref, incisif, un peu dérangeant, mais qui ne fait pas mal. L'ensemble ne sera pas mémorable, toutefois l'auteur sait embarquer son lecteur dans chacun des sept univers proposés !

Joelle Losfeld, 110 pages

Moribondes - Pascale Gautier

Trouvé dans une poche

J'ai été assez déçue par ce recueil de nouvelles ! Je suis bonne lectrice des nouvelles mais, finalement, je ne peux pas lire tout et n'importe quoi ! Parmi ces treize nouvelles, donc, il y en a très peu qui garderont une trace dans ma mémoire, à l'exception peut-être de "Habeas corpus", une sombre histoire d'envie, de jalousie jusqu'au boutisme. Aussi, "Les huîtres" porte l'originalité de donner la parole à ... une huître ! Procédé un peu inquiétant au démarrage, mais de quelle famille de Marennes ou de belon parle-t-on ici bas ?!... Bref, entre chaque "grande" nouvelle, Fabrice Pataut a glissé quelques historiettes de deux pages à peine. La tactique rappelle les interludes, mais bon.. je n'aime pas. Les histoires sont creuses et inintéressantes. Personnellement je me suis très vite lassée. J'ai quasiment terminé ce livre en diagonale ! Et finalement, en fin de livre, je découvre l'origine de ces textes qui, pour la plupart, ont déjà paru dans divers revues ou catalogues, certains révisés et corrigés, amplifiés, démantibulés, polis, poncés... bref en voilà un petit livre tout neuf, mais guère captivant ! Dommage.
Buchet Chastel, 188 pages

Trouvé dans une poche - Fabrice Pataut

Les sangliers

C'est à la fois étrange et banal, mais on s'y accroche de bout en bout. Des sept nouvelles comprises dans "Les sangliers", j'ai halluciné en ouvrant la première page : "Le clignotant".. ou comment envisage-t-on de se faire "élire" par le futur/éventuel/potentiel embryon en tant que "bons parents". Du moins, je le pense, à moins que... Car c'est l'une des principales qualités de Véronique Bizot, elle écrit des petites histoires en apparence toute simple, et pourtant elles donnent l'impression d'avoir la berlue. On n'y comprend pas à l'instant la portée, le lieu, les personnages, et leurs divagations. J'avais parfois l'impression de flotter en pleine quatrième dimension tellement le contenu des sept nouvelles est opaque, laisse perplexe et plombe l'entendement. "Pauline au téléphone" et "Danton" sont également deux bons crus du lot. Bref, déroûtant, déconcertant, d'une banale platitude et certaine amertume, et pourtant... l'ensemble surprend ! Aussi pour conclure, comme dirait l'auteur : "pour la fiction je ne crains personne" !
Stock, 140 pages

Les sangliers - Véronique Bizot

Cet imperceptible mouvement

Beaucoup de poésie dans ce recueil de 13 nouvelles, beaucoup de petites choses presque anodines et qui vont à l'essentiel : droit au coeur du lecteur ! Aude est une plume épatante ! Elle manie les mots avec grâce, amour et facilité. La séduction est immédiate ! Même si l'auteur décide d'aborder des thèmes délicats comme l'enfermement dans une prison ou un camp de concentration, une maison de santé ou un sanatorium, les sentiments d'amour ou la mort, il y a une sensualité omniprésente !Un homme se trouble de "l'odeur fraîche des savons, poudres et parfums" d'une femme, un autre perd tous ses moyens de grand photographe face au regard mystérieux et l'aura envirant d'une jeune adolescente, un autre entre carrément dans la passion !...
Ici point de grivoiserie ni de vulgarité. Les choses, les émotions sont très palpables. Comme cette femme, en plein acte sexuel, ce qu'elle ressent, "point de quatuor à cordes pour masquer le vide ni de paravents chinois derrière lesquels se dissimuler". Le style d'Aude est époustouflant ! Dès la première page, on se sent prise au piège ! Moi qui souhaitais connaître cette auteur depuis quelques temps, je suis comblée, complètement sous le charme. Entre ce livre et moi, l'osmose fut sacrée ! Je regrette juste de n'avoir pas pris davantage de temps pour le savourer, tant le livre est trop court et se lit trop vite : le drame de l'obsession ! Et pourtant, j'avais souhaité faire mien cet extrait : "Les phrases lues tournent en moi des jours entiers, cherchant une tanière chaude où s'installer pour y faire des petits. Ce livre m'ensemence. Je ne le dévorerai pas, sans rien en garder, comme je l'ai fait de tant d'autres, autrefois."
C'est tout le bonheur que je vous souhaite ! Même s'il est regrettable qu'un tel écrivain soit si peu "accessible" dans les librairies françaises ou sur les sites équivalents sur le net !!! Procurez-vous ce petit livre à tout prix ! par n'importe quel moyen ! C'est une pépite !
XYZ éditeur, 117 pages

Dernière saison avant l'amour

Dans ce recueil de 10 nouvelles, Marly Swick se détourne loin des clichés de l'Amérique new-yorkaise ou californienne, elle plante ses personnages, ses histoires, dans des décors plus simples, plus ordinaires, dans le Nebraska par exemple, là où justement l'auteur vit. Ses principaux protagonistes sont des gens comme vous et moi, la tristesse et l'accablement en plus. Excepté dans "La braderie des trois Linda", le ton général est grave et tristounet. Qu'arrivent-ils à ces héros ordinaires ? Des constats sidérants à leurs yeux, dans leur immobilité existentielle.
Un fils conduit sa mère au planning familial pour qu'elle avorte, elle a 47 ans, séparée de son mari... Un homme se rend compte qu'il est fou amoureux de la meilleure amie de son épouse et pose un regard noir sur les photos pour que l'épousée s'aperçoive enfin de ses sentiments.. Deux femmes font le point autour des aménagements d'une maison, depuis que le mari vient de mourir d'une attaque cardiaque, l'une est l'épouse, l'autre la maîtresse cachée... Un homme ressasse des pensées amères depuis que, dans le quartier, un garçon de neuf ans a été fauché par un chauffard. Est-il plus douloureux de perdre un être aimé ou d'être responsable de cette perte, se demande-t-il... Deux soeurs, une amie et la mère des filles se rendent à Cincinnati pour assister à un concert des Beatles en plein air, mais au cours de cette expédition, l'une des filles va soudain se rendre compte que sa mère est aussi une femme, libre et disponible, par le biais d'une blouse en satin noire... Ou un couple paie une fortune pour adopter un enfant et recueille chez eux la mère porteuse... etc.
Hélas pour moi, j'ai trouvé l'ensemble de ces nouvelles assez conventionnelles. J'attends d'une nouvelle qu'elle me surprenne, que le couperet tombe, mais dans "Dernière saison avant l'amour" de Marly Swick j'ai plus eu le sentiment de lire 10 histoires d'américains moyens, loin d'être épargnés par la vie ou par les méandres de leurs pensées. Certaines sont touchantes, d'autres un peu moins, à peu près lassantes. Bref, un livre presque aussi ordinaire que son contenu, dont je soupçonne d'oublier dans les mois à venir !
10-18, 268 pages

Ce qui s'enfuit

Le temps passe, ce qui s'enfuit est généralement perdu ! C'est la leçon à retenir, pour Lydia Kaddish, l'héroïne de la nouvelle "Ce qui s'enfuit" : elle est mariée à Gérard, et pour une simple broutille autour d'une tringle, regrette un certain Michel. Sur le chemin du retour, après sa commande de poulet chez le boucher, Lydia se rappelle un temps lointain où elle était plus jeune, irrésistible, où elle faisait souffrir les hommes avant de s'établir avec un homme "stable". Aujourd'hui, ce temps lointain lui revient comme un coup de fouet en lisant une inscription sur un mur : "Il est regrettable de ne pas essayer de retenir un peu ce qui s'enfuit". Cette litanie poursuit Lydia Kaddish jusqu'à l'appartement de sa mère.Le temps qui passe est le thème récurrent des trois nouvelles du livre de Dominique Barbéris.
Dans "Scène sur la Loire", un couple se retrouve après des années, dans un restaurant d'une petite ville en bord de Loire. L'homme semble être amer, la femme l'avait quitté pour un certain Roland avec lequel elle est toujours marié. Et ces retrouvailles virent vicieusement au réglement de comptes, l'orage menaçant en fond de décor et les toiles de Turner en filigrane.
"Dans l'Oberland" se penche sur les souvenirs émus de Marie-Jeanne Frein, une vieille dame dont la coquetterie dissimule le besoin de lunettes en feuilletant quelques photos de son passé. En rencontrant la narratrice, fille d'une ancienne amie de Marie-Jeanne dans ce café suisse, Marie-Jeanne replonge vers cette autre vie dans la ville de Douala, au Cameroun, dans les années 50, du temps des colonies. En ce temps-là, Marie-Jeanne était belle, insaisissable, mariée et pourtant follement amoureuse d'un médecin, André Markhov. Mais au moment de choisir, elle n'a rien voulu reconnaître. "Quand il reste un espoir, une porte ouverte... l'idée que les choses sont possibles...", mais hélas !

Avec ce livre sommaire, composé de seulement trois histoire courtes, Dominique Barbéris cultive la nostalgie, les regrets, la douceur du temps qui passe et laisse des traces. L'auteur aurait gagné davantage d'émotions à faire plus concis dans certains cas, notamment certaines descriptions de paysages.

Ce qui s'enfuit - Dominique Barbéris

80 étés


"Paul aura vécu 86 étés" - Paul est le grand-père de Jeanne. En s'éteignant, Paul a pris une part de la jeune femme - celle de l'enfance, de l'adolescence et de la femme à éclore. En ouvrant ce beau petit livre, j'avais clairement le sentiment de lire une "ôde à ma famille". Jeanne qui clame son amour pour sa mère, son père, désormais divorcés et replacés, sa belle-mère, son beau-père, ses demi-frère et soeurs. Pour son grand-père, avec qui elle partageait une connivence exclusive. Jeanne aime son petit monde, elle le partage avec le lecteur; forcément on s'attache, on aime ces belles personnes. Ils sont tous beaux, gentils, aimants et aimés. C'est merveilleux !
Mais aussi, il y a les fêlures : divorce, déchirement, timidité maladive, rougissements excessifs, blocage du sentiment amoureux, un corps maladroit, encombrant, un moral en béton, des dents longues... J'ai beaucoup aimé la transparence du récit de Jeanne Herry, qui est fille d'artistes connus. Pourtant elle ne le revendique pas comme un étendard, comme elle ne règle aucun compte avec personne. C'est un livre très pudique, également. Elle dit des choses personnelles et intimes, pourtant on devine la retenue pour ne pas faire échapper la vulnérabilité. J'ai gobé tout entier ce texte, j'ai trouvé que c'était un hymne plein de justesse, de tendresse et d'amour. Pour tous ces gens qu'elle aime, qui l'aiment en retour, Jeanne livre donc des pages sincères, qui rendent la jeune femme terriblement attachante et sympathique. "80 étés" est un beau petit livre, sans chichis, sans prétention, juste fait avec amour.

Collection Haute Enfance, chez Gallimard - 115 pages

80 étés - Jeanne Herry

Se perdre

Dix ans après "Passion simple", Annie Ernaux revient sur cette histoire en publiant son journal de l'époque, de 88 à 89, durée où elle a perdu corps et tête pour un diplomate russe, âgé de trente-cinq ans, blond aux yeux verts, marié. De lui, on apprend vite qu'il aime les belles voitures de vitesse, les vêtements de marque, la boisson (vodka et whisky) et "paraître". Cet homme porte des slips hideux et fait l'amour en gardant ses chaussettes ! Cet homme aussi laisse lambiner Annie pendant des jours, puis des semaines, sans donner un coup de fil. Pourtant Annie a cet homme dans la peau, au point de perdre la tête, l'envie de vivre sans lui, le besoin d'écrire. Pendant cette période, elle n'a écrit que son journal. Lorsque l'amant quitte la France, elle pourra expurger sa douleur, son manque et le désir frelaté en écrivant donc "Passion simple", court roman percutant qui met à nu le désir d'une femme et la relation charnelle, passionnelle entre elle et son amant...

Bref, "Se perdre" parle au présent, on y croit encore, même si l'histoire remonte à dix ans. L'Annie de quarante-huit ans est transparente dans son attente, son déchirement, son manque et son envie de Lui. Elle expose son désir de femme pour un homme plus jeune, l'expliquant par une envie de revivre des événements antérieurs (fin des années 50 et début 60). Plus que ça. Ce texte est criant, sans fard. Il dit la voracité, le besoin, la folie, la jalousie, la solitude. C'est gênant par moments combien cette femme brillante et intelligente peut s'abaisser à une telle désolation pour un homme qui la mérite à peine. Mais c'est une femme amoureuse, le désir a toujours fait partie de sa vie, explique-t-elle, quitte à la perdre ! Alors il faut lire ce journal d'une amoureuse exaltée, parfois rejetée, négligée. Si l'on est contre l'idée du voyeurisme ou opposée à l'auto-fiction, passez votre chemin... Sinon, en lisant pareille histoire, j'inclus Annie E. parmi les plus grandes amoureuses de l'histoire littéraire. Et j'ai aussi beaucoup aimé sa comparaison, vers la fin, avec Simone de Beauvoir et "Les mandarins".

Gallimard - collection blanche ou en poche sous Folio.

Se perdre - Annie Ernaux

Lucky

"Lucky" est un récit dont on souhaite très vite en sortir, pas dans le sens qu'il soit mauvais, mais honnêtement c'est un texte fort et violent. Très bouleversant. Alice Sebold livre toute son histoire quand à dix-huit ans un inconnu l'a agressée et violée. Cette expérience traumatisante est narrée sans emphase ni pudeur. Les mots sont là, couchés sur le papier, dans toute leur horreur. Personnellement j'ai éprouvé beaucoup de chagrin, me disant que cela pouvait m'arriver, ou à des proches. Même à des inconnues. C'est un texte qui ne laisse forcément pas insensible mais qui démoralise également. Déjà j'avais eu beaucoup de peine à lire "La nostalgie de l'ange" où je ne pouvais m'empêcher de penser à ma propre fille.

C'est très douloureux, c'est rageant également. La violence est une "entité" tellement incompréhensible ! Alice Sebold a pris le temps pour raconter son histoire, et on la comprend. "Lucky" en explique toutes les étapes, depuis le trauma, la feinte, la colère, le dégoût ou l'incompréhension. Combien cela affecte également la vie des gens qui sont autour. Sincèrement ce texte transperce un secret, un tabou. C'est très dur à lire, mais c'est également une vérité à entendre. Même si ça fait mal.Dans un même registre, j'avais lu Sans gravité de Vida Vendela où une jeune étudiante se faisait agresser dans Central Park. C'était une histoire plus romancée et moins lourde dramatiquement, mais il révélait aussi le terrible carnage qu'il provoquait chez la victime.

Lucky - Alice Sebold

Comment j'ai vidé la maison de mes parents

Par sa profession de psychanalyste, Lydia Flem offre un récit très étudié de sa propre expérience de deuil et du douloureux devoir d'héritage qu'il comporte : vider la maison de ses parents. Son livre est un véritable exutoire : avec des mots et une plume l'auteur va déballer son chagrin, sa douleur, sa colère et son ras-le-bol. Hériter de ses parents n'est pas chose aisée, vider la maison encore moins. "Vider, quel mot sinistre, il résonne mal, évoque immédiatement l'idée de piller une tombe, de dérober des secrets au royaume des morts, donne la sensation de ressembler à des rapaces, des détrousseurs de cadavres." L'auteur préfère ranger, trier les papiers, ouvrir des cartons, donner, vendre, jeter.

Ce texte donne toute l'ampleur de l'instant difficile qu'est "l'après-deuil". Ou comment faire la part des choses entre préserver, maintenir le souvenir, faire évoluer les objets et leur donner une seconde vie. Combien est difficile de fouiller les affaires de ses parents, de lire leurs lettres, de découvrir des secrets, de violer leur intimité. Lydia Flem ressent tous ces paradoxes et se défoule sur le papier. Elle en veut à ses parents de n'avoir pas su décider de leur vivant que faire de leur patrimoine. Et d'un autre côté elle est submergée par l'émotion et par la nostalgie renfermées dans chaque petit papier quelconque.Entre toutes ces lignes de dépouillage, surgit la quête de la petite fille à comprendre le passé de ses parents, d'une famille revenue de déportation ou ayant péri dans les chambres à gaz. Des parents qui ont voulu oublier tout ça, ne pas en parler mais penser à l'avenir. Ils n'ont pas compris l'enfant qui s'est sentie "rempart" contre le souvenir alors qu'elle souhaitait savoir.

"Comment j'ai vidé la maison de mes parents" est un petit livre pour tous les orphelins que nous serons ou avons été. Il nous renvoit immanquablement à cet épisode difficile qu'est la perte de nos parents. Vider leur maison recèle des moments de tendresse, de nostalgie, de surprise et de tristesse. Lydia Flem nous assène quelques analyses psychologiques sur la question mais au-delà nous offre un texte simple, beau, bien écrit, sensible et touchant. Je pensais verser de chaudes larmes à sa lecture et finalement l'auteur semble avoir détourné tout larmoiement en racontant ses parents. Un passé de rescapés, des robes élégantes et uniques, une boîte remplie de serviettes en papier... "tout cet univers qu'il me fallait disperser, cet univers frémissant de nostalgie plus vaste qu'un océan à vider à la cuillère".Le récit de Lydia Flem nous aspire et nous marque. Une telle gravité avec des mots honnêtes et simples. Miraculeusement juste.

Seuil, 128 pages

Journal 1918-1919

Journal d'une jeune femme de vingt ans, Mireille Havet, personnalité hantée par la tendresse, l'amour, le désir etc.. Sans l'amour, elle n'est rien ! Et d'ailleurs, c'est vrai : elle s'ennuie : elle est mélancolique, triste, seule, ironique. Elle soupire de ses amours malheureuses, en ce Paris des années 1918, presque à l'heure de l'Armistice et son lot de chagrins (la mort d'Apollinaire, par exemplaire), la perte d'amis chers.
Mais ce qui prédomine dans ce Journal, c'est fatalement ce besoin bestial d'amour, ce cri vers l'Autre, absolu, total, rageur. "Je désirais l'amour", écrit-elle, "l'amour est une espérance", mais Mireille aime souvent sans espoir. Ses amours sont vaines, de là à se poser la question : n'est-elle pas amoureuse de l'idée de l'amour ? - "J'arrive à croire que le meilleur de l'amour est l'imagination d'un amour parfait ou d'un amour ajourné par l'absence.." - "Est-ce l'amour ? Un envoûtement, ou simplement la terrible crainte de l'ennui, d'une vie sans désir, sans caprices, d'une vie sans émotions sentiemntales ? N'est-ce qu'un cramponnement désespéré à l'aventure tant cherchée ! ".
Mireille Havet souffre d'oisiveté, en somme, elle s'ennuie donc soupire, scrute son nombril et re - soupire face au vaste désert de son champ sentimental ! C'est clair qu'on tourne en rond, que le cheval de bataille demeure le même du début à la fin et que ces incessantes lamentations peuvent tirer de gros gémissements d'ennui chez le lecteur. Et pourtant, il est indéniable de saluer la très belle prose de l'auteur ! Quel style ! Quelle élégance ! Quelle sensualité et quelle suavité parent cette écriture coulante ! - "Une terrible, une animale, une dévorante sensualité est en moi, pesante et gluante jusqu'à mes doigts avides de se faire plus insinuants de caresses.." .
Oui, Mireille Havet était une personnalité passionnée. Assoiffée de rencontres vraies, pas de "ces grues", mais "des vraies femmes, des femmes intelligentes". Souvent elle s'emballe, à tort, elle est déçue, trompée, donc morose et broyant des rêves noirs. Sûr, elle nourrit une haine des hommes, assez comique : "Les hommes, quelle cochonnerie." ! Alors, en écrivant son journal, elle fait tomber les masques, elle dépose et retrouve son moi profond, dépouillé des apparences trompeuses (les cheveux courts, les tenues de jeune homme etc.).
On lui reproche cette vie de mondaine, dans laquelle elle tente de tromper son ennui et sa solitude - " S'amuser, hélas, en quoi cela consiste-t-il, boire du champagne, crier fort, rire en montrant ses dents afin que quelqu'un se trouble et vous désire". Certes, les complaintes de Mireille peuvent parfois lasser, mais après tout, l'écriture n'est-elle pas l'aspect le plus intéressant de cette lecture ? Pour moi, oui. Et comme le dit Mireille Havet, pour conclure : " Je suis là pour écrire ! Ne l'oublions pas ! ".

Claire Paulhan, 256 pages

Post mortem

Le père de Carlos Bauverd vient de mourir. Au lieu d'en éprouver du chagrin, le narrateur ressent du soulagement, de la colère et un besoin d'écrire, de comprendre et expliquer.
"Lettre à un père fasciste", sous-titre de ce "Post-mortem", contient intensément d'ironie, de rage, de mépris. Un sac de sentiments haineux pour un père qui a rejoint le mouvement fasciste et qui a soutenu toute sa vie cette doctrine, malgré la défaite, la fuite et les cachettes... Enfant, Carlos n'avait pas connaissance de la portée de ces va-et-vients. Adulte, il vilipende ce père, le rejette et fustige une attitude aberrante, aveugle et fourbe.

Du vivant de son père, Carlos Bauverd n'a jamais réussi à sortir ces mots de la bouche, alors il prend la plume et adresse cette lettre. En quasi désespoir de cause. "Jamais je n'ai pu me départir de ces sentiments ambivalents de pitié et de commisération, de rejet et d'indifférence à ton égard." Dans sa lettre, il y a l'affliction d'un fils abandonné, déçu. "Combien de fois ai-je souffert de ne pouvoir en rien m'identifier à toi, à tes actes, à tes pensées."

En plus de son père, c'est également une époque, une société qu'il vitupère. Ces petits bourgeois suisses, les natifs du début des années 1900, ceux qui faisaient "partie de ce mauvais tournant de siècle où tous ces gens si bien rataient le coche et voyaient leurs valeurs se déliter et disparaître au son du canon". Ces intellectuels, ces oisifs, cette jeunesse dorée, ces imbus d'une idéologie factice, ces toqués du cerveau...

Le ton est âpre, proche de la torture. C'est lourd, pesant. Heureusement l'auteur agrémente beaucoup son texte de références florales ! Un souffle d'air sur ce nid d'ordures, d'écoeurements et de nausée.

Phébus, 149 pages

Post-mortem, lettre à un père fasciste - Carlos Bauverd

2 romans jeunesse de Karine Reysset

1. A quoi tu penses ?
Lors d'un voyage linguistique en Angleterre, Pauline, quinze ans, fait la connaissance de Mark, vingt ans. Pauline tombe aussitôt amoureuse, ment sur son âge et se pâme à en perdre la raison. Oublié le petit copain Nicolas, oubliée la crise des parents qui se séparent, Pauline veut vivre pour et avec Mark. Dans l'absolu, dans l'inconscience, bref comme une adolescente fanfaronne, écervelée et gâtée.

Karine Reysset porte comme un gant la parure de la jouvencelle exaltée, qui s'emballe pour sa nouvelle histoire d'amour. Son écriture est actuelle, à mi-chemin entre la petite fille qui veut tout et tout de suite, et la jeune femme blessée, déboussolée, perdue dans des aventures plus grosses qu'elle. C'est très puéril, proche d'enfantillages, complètement superficiel et ridicule - lisez ça en ayant vingt, trente ans... Le sourire se dessine d'une oreille à l'autre ! Pourtant, on n'oublie pas non plus que cette ado, capricieuse et frivole, c'était un peu nous aussi, avant, à quinze ans... La précocité en moins, sans doute (la première fois, les vacances avec l'amoureux, etc..).Vous connaissez une jeune fille bien dans son époque ? Qu'elle lise ce livre, ça lui parlera !

Ecole des loisirs, medium, 116 pages


2. Je ne suis pas une fille facile
L'un des jeux préférés de Justine est de se chamailler avec sa soeur Audrée. Pourtant, lorsque celle-ci lui lance qu'elle n'est qu'une fille facile, elle se fâche et se vexe. Non, ce n'est pas vrai. Elle n'est pas une fille facile. Ce n'est pas parce qu'elle boit un peu trop pendant les fêtes, qu'elle dit "si tu veux" au premier venu et l'embrasse à pleine bouche toute la soirée pour ne plus le revoir le jour d'après, et ainsi de collectionner un palmarès d'amoureux digne du plus valorisant tableau de chasse, bref... Justine n'est pas une fille facile ! Non, au contraire, elle est plutôt compliquée ! Et chez elle, les soucis sont à la pelle : sa soeur se fiance et va partir de la maison, son image colle difficilement avec son être intérieur, qui d'ailleurs lui semble confus et mal certifié, et puis elle est malheureuse, ses histoires d'amour finissent toujours mal, et sa rencontre avec Rhett Butler à la soirée sans-alcool ne lui met pas de baûme au coeur...

Ce nouveau roman que vient de publier Karine Reysset pour la jeunesse est une plaisante lecture de bout en bout. Elle donne à tout lecteur le sentiment d'être un peu midinette, à travers la crise d'ado de Justine, le manque d'identité et les kilomètres au compteur. Une histoire finalement très prude, fraîche et enthousiasmante, ça fait du bien !

Ecole des loisirs, medium, 118 pages

Les larmes de l'assassion

A découvrir dès 13 ans, préconise l'éditeur. Mais je me questionne sur ledit jeune lecteur, plongé dans cette histoire sombre. Comment relever la tête sans éprouver la chape qui s'y abat progressivement ? Moi, je me suis sentie clouée à mon siège. C'est noir, très noir. Dans une maison du bout de la terre, les parents de Paolo Poloverdo sont égorgés par un criminel, Angel Allegria. Il épargne le garçon et vit un an à ses côtés, quand arrive un autre inconnu, Luis Secunda. Tous trois vont "former une famille" de bric et de broc, seuls, loins, écorchés. C'est franchement glauque. S'ajoute toute l'âpreté du décor chilien, un pays de nulle part. J'avais franchement un nuage noir au-dessus de ma tête !

Mais finalement, j'étais assez surprise puis touchée par le tournant des événements. Il y a un sursaut d'action et d'émotion dans l'histoire, très prenante donc. La relation entre l'enfant et l'assassin soulève plusieurs perplexités, mais certaines leçons psychologiques expliquent ce phénomène entre le bourreau et sa victime... Paolo Poloverdo est un garçon très attachant, qui inspire de la pitié, hélas. Je n'aime pas ce sentiment. Pourtant ce n'est pas péjoratif ni réducteur, dans "Les larmes de l'assassin" le sentiment d'amour et d'affection est exploité différement. Ce roman tranche dans l'habituelle littérature jeunesse que j'explore, d'ailleurs ce livre se destine à tout public. Je ne suis pas la seule à le remarquer, et c'est vrai. Par contre, tout jeune lecteur risque de s'y perdre. Et pour finir, une question à l'auteur : le choix du nom d'Angel Allegria n'est pas anodin, ange + joie ne mènent pas à "un assassin". Est-ce déjà signe de miséricorde ? Un bon livre, en tout cas.
Bayard, 226 pages.

Le lion, la sorcière blanche et l'armoire magique


Ce tome 2 des Chroniques de Narnia est en quelque sorte l'introduction de quatre enfants dans le royaume magique à travers une armoire magique. Le démarrage de cette histoire prend du temps, je le reconnais. Puis, l'engrenage est en route et devient carrément intriguant. Cela demeure assez basique, comparé aux rebondissements "fantastiques" auxquels Harry Potter a donné goût. Mais c'est très plaisant, accessible à tout enfant dès neuf ans. De plus, l'auteur a parsemé son histoire de références mythologiques, d'où l'explication à rencontrer dans ces 185 pages quelques dryades, naïades, centaures, géants ou loups-garous, et même le Père Noël, brassant ainsi les mythes et clichés des contes pour enfants. L'histoire se lit donc très rapidement et m'apparaît comme un condensé d'une aventure palpitante et à venir. Ce tome 2 n'est-il qu'un simple chapitre d'un ensemble plus luxuriant ? Je crois que oui et il me tarde d'en connaître davantage. Va-t-on explorer le Monde de Narnia d'une autre façon ? Avec les mêmes personnages ?.. J'ai hâte d'en savoir la suite, à très vite !

Son histoire : Quatre enfants, Peter, Edmund, Susan et Lucy, éloignés de Londres à la suite des raids aériens, pendant la Seconde guerre mondiale, trouvent refuge chez un vieux professeur quelque peu excentrique. Au cours d'une partie de cache-cache, Lucy pénètre dans une armoire. Elle s'enfonce au milieu des vêtements qui, insensiblement, deviennent les arbres d'une forêt. C'est ainsi qu'elle découvre, pour la première fois, le monde magique et merveilleux de Narnia, où les animaux parlent et sur lequel règne la terrible Sorcière blanche. Lucy entraîne les autres enfants, d'abord incrédules, dans ce royaume...

Chroniques de Narnia, CS Lewis - tome 2 Le lion, la sorcière blanche et l'armoire magique

Le neveu du magicien


Ce tome 1, même s'il fut écrit et publié après le tome 2, sert de guide pour comprendre comment Narnia a vu le jour. Cette histoire se passe il y a très longtemps, à l'époque où "Sherlock Holmes vivait encore à Baker Street". Un couple d'enfants, Polly et Digory, voisins dans un quartier londonien, se rencontrent et font ensemble la découverte d'un passage secret qui va les orienter vers une aventure fascinante. Tous deux vont faire connaissance d'une sorcière, d'un cheval et son cocher, d'un royaume charmé par une mélodie poussée par le cri d'un lion... Bref, Narnia voit jour, avec les prémices des aventures qui vont poindre dans les six tomes à suivre. Un tome tout aussi passionnant, intéressant du point de vue qui est qui, comment tout a percé, etc. Par contre, l'émergence de Narnia a un arrière-goût d'éden. J'ai trouvé. Mais enfin, les enfants les plus jeunes pourront apprécier cette lecture, truffée d'anecdotes rigolotes et étonnantes. Le personnage du magicien, c'est-à-dire l'oncle Andrew, est un vrai guignol à lui seul !(Finalement, l'ordre de lecture que j'ai établi, à savoir le tome 2 avant le tome 1, n'est pas handicapant. Les deux alternatives sont donc tout à fait possibles, histoire de goût, ensuite.)

Chroniques de Narnia - CS Lewis : tome 1 Le neveu du magicien

Histoires de princesses


C'est l'histoire d'un roi et d'une reine qui s'aiment très fort mais qui n'ont pas d'enfant. Désespérée, la reine Iris n'hésita pas à suivre les indications d'une vieille femme qui lui promettait une généreuse descendance : neuf filles et un garçon. Ce dernier, en échange du service rendu, devra porter durant sa première année un chapeau tressé de roses bleues. La reine accepta aussitôt. Peu de temps après, elle eut ses dix enfants. Le garçon prénommé Jean se coiffa du chapeau. Un jour que la reine donnait le bain à son enfant, la vieille femme arriva à l'improviste et découvrit qu'il ne portait pas sa coiffe ! Les explications de la reine furent vaines. La sorcière alors lui fit la malheureuse prédiction : ses filles devraient être mariées avant la fin des neuf mois à venir, sinon elles mourraient ! Son fils Jean lui sera aussi enlevé à tout jamais. Cruel destin pour les neuf princesses !... Il leur faut se marier, à tout prix, mais avec un peu d'amour (quand même...). Et ainsi, Christine Palluy nous emmène dans ses neuf « histoires de princesses » avec espiéglerie, poésie et frénésie fabuleuse. L'auteur vend du rêve dans ses contes à l'eau de rose, qui toutefois ne font pas miroiter un beau prince charmant sur son bel étrier. Les princesses ont bien du caractère, les princes ne sont pas forcément des preux chevaliers au grand coeur – il y a des grenouilles ou des dragons, des princes haut comme deux oranges, des pauvres comme Job !... C'est riche et pétri de références qui lancent des clins d'oeil. Et c'est joliment illustré par trois dessinateurs de talent : Rebecca Dautremer, Claire Degans et Daneth Khong. A se procurer, bien évidemment !

Histoires de princesses - Christine Palluy

Sylvia Plath

Sylvia Plath est née aux Etats-Unis, près de Boston, le 27 octobre 1932.

Très jeune, Sylvia Plath se destine à la poésie. Les embûches qui parsèment son chemin, dont le décès de son père, la rendent vulnérable. Une première tentative de suicide, à 20 ans, est surmontée grâce à l'amitié que lui porte sa psychiatre. Sylvia Plath entreprendra même des études universitaires. Belle, talentueuse et instruite, elle est cependant une femme victime de son époque. Il lui faut constamment choisir entre la vie de parfaite épouse ou la carrière. Mais elle veut les deux. Ce conflit interne entraînera des états dépressifs. Elle fait le récit de cette période de sa vie dans son seul roman, La cloche de verre.

En 1956, l'auteure obtient une bourse pour étudier en Angleterre. Elle fait la connaissance de Ted Hugues, un jeune poète anglais, qu'elle épouse. Ils s'installent à Londres. Elle se partage entre sa vie d'épouse, ses tâches ménagères, la dactylographie des manuscrits de son mari. Après quelques années, ils auront deux enfants. Elle écrit mais se voit refuser la plupart de ses textes par les éditeurs.

Sylvia Plath découvre que son mari a une liaison. Cette période de colère et de désespoir est la plus productive pour elle. Elle écrira à sa mère : «Je suis un écrivain de génie, j'écris les meilleurs poèmes de ma vie. Ils me rendront célèbre.» Peu de temps après (février 1963), elle se suicide. Elle a 31 ans. L'oeuvre posthume de Sylvia Plath sera publiée en 1982, à l'initiative de son mari. Elle sera couronnée d'un prix Pulitzer.

Pourquoi cela m’intéresserait-il?
Parce que Sylvia Plath est LA poète de la dépression, de l’insécurité, des sentiments fous et de la confusion dans un monde froid. Parce qu’elle a refusé de ne s’exprimer qu’avec les mots admis. Parce que, même si elle avait trop peur de vivre, elle avait le courage d’écrire ce qu’elle vivait. Ses poèmes nous emmènent au bord d’un précipice qui fait peur. Parce que c’est effrayant mais vrai.

Les livres disponibles en français :
* Ariel (poèmes)
* Journaux de 1950 à 1962
* ça-ne-fait-rien (jeunesse)
* Carnets intimes (nouvelles & journal)
* L'histoire qu'on lit au bord du lit (jeunesse)
* Le jour où Mr Prescott est mort (nouvelles)
* Lettres aux siens, correspondance 1950-1956 (tome 1)
* La cloche de détresse (roman)

Autour de Sylvia Plath
* Une biographie romancée : Froidure de Kate Moses
* Un film : Sylvia de Christine Jeffs, avec Gwyneth Paltrow.

Tatiana par Karine


Dans la famille de Rosnay, demandez la fille. Par Karine Tuil

Elle porte le prénom d’une héroïne de Pouchkine, un nom aristocratique et un physique racé de grande bourgeoise anglaise. Mais la romancière et journaliste, Tatiana de Rosnay cultive ses ambiguïtés en écrivant des livres. Dans la famille de Rosnay, on connaissait le père, Joël, célèbre scientifique qui avait révolutionné nos habitudes alimentaires en publiant son best-seller la Malbouffe, on regrettait l’oncle, Arnaud, véliplanchiste surdoué disparu tragiquement en mer il y a vingt ans, on admirait les courbes parfaites de Jenna, la tante par alliance, championne du monde de windsurf. Il faudra désormais compter sur la fille, auteur de huit romans dont le dernier Moka vient de paraître chez Plon – l’histoire d’une mère dont le fils est renversé par un chauffard et qui voit ainsi sa vie basculer dans le fait divers sordide. Tatiana de Rosnay est une longue liane aux cheveux grisonnants (qu’elle refuse de teindre), une épouse exemplaire et une mère comblée (qui écrit des nouvelles érotiques sous pseudonyme), une belle femme BCBG (qui écoute Marilyn Manson), une journaliste caustique (qui écrit des « livres sinistres ») et qui affirme : «Je ne suis pas un auteur intello, je ne vise pas les prix littéraires, j’écris pour divertir ». Dans ses romans, des maris trompent leurs femmes et ne le regrettent pas (Mariés, pères de famille), des femmes trompent leurs maris et le payent cher (Spirales), des voisins vous veulent du mal (Le voisin) et des fantômes (juifs) vous empêchent de dormir (La mémoire des murs). Son modèle ? Daphné du Maurier : « En France, elle a une image ringarde de mémère désuète, ce qui est une injustice totale » dit-elle, pince-sans-rire. Elle a longtemps travaillé pour Vanity Fair dont elle était la représentante à Paris : « je suis tombée enceinte et j’ai dû être alitée alors j’ai commencé à écrire. » Des livres légers, puis plus graves. Des articles de presse pour Elle et Psychologies. Et des scénarios pour la télévision.En la voyant, si distinguée, en se laissant bercer par son timbre de voix qui trahit ses glorieuses origines, on a du mal à l’imaginer au temps de ses années Punk où, toute de noir vêtue, les yeux charbonneux, ses cils arachnéens recouverts de trois couches de mascara, les cheveux coiffés en iroquois, elle arpentait les couloirs de l’université d’East Anglia, en Angleterre. « J’ai encore trois trous dans l’oreille » dit-elle en nous montrant un lobe parfait orné d’une perle ivoire. « Je suis rapidement redevenue une fille de bonne famille », nous rassure-t-elle ; quelques mois plus tard, elle était embauchée chez Christie’s en tant qu’attachée de presse : « j’ai retrouvé mes mocassins, mes jupes droites et mon serre-tête. » De sa mère, une beauté anglaise, elle a hérité de cet humour piquant typiquement anglais. Son père, un baron français, lui a transmis le goût de la liberté : « je suis une franglaise pure souche avec un zeste slave très puissant légué par ma grand-mère paternelle qui était russe, donc un étrange mélange de flegme et de sang chaud. » Et de sang chaud, on ne manque pas chez les de Rosnay : « Nous sommes de grands danseurs ». Comment déceler dans ses romans, drames psychologiques à l’atmosphère noire et hitchcockienne, la fantaisie familiale ? Des membres de sa famille, elle dit qu’ils sont « farfelus » : « Mes parents ne nous nourrissaient que de bicher muesli et de légumes, les gens venaient dîner chez nous en traînant les pieds ». Ils dansent, rient, font des blagues au téléphone. Mon frère qui est banquier n’aime rien tant que se cacher dans les placards ». Toutes les belles lignées y ont leurs cadavres.Et si, comme Alexandre Jardin, le meilleur sujet de Tatiana de Rosnay était sa famille…

Le blog de Tatiana

Femme fossile



Tu voudrais faire de moi une épouse modèle
En accords parfaits avec tes idéaux,
Tu voudrais faire de moi la réplique fidèle
D’une fille de magazines, de romans-photos,
Tu voudrais faire de moi une femme docile,
Désolée pour toi mais je n’ai pas le profil.
Agis traite moi d’égal à égale
Loin du mariage et des voiles,
Si nous commettons l’erreur d’y croire
Voilà ce que nous serons plus tard,
De vieux chiens, rongeant leurs noces.
Au fond de moi envie d’harmonie parfaite
Message d’espoir à toutes mes sœurs défaites,
Combattez l’iniquité, relevez la tête,
Au fond de moi envie d’harmonie parfaite.
Les traditions restent sourdes à cet appel,
Pas question de sexe faible ni de sexe fort,
Je te le crie, je te le martèle,
C’est le deal de notre idylle la règle d’or.
Tu voudrais faire de moi une femme fossile,
Désolée pour toi mais je n’ai pas le profil.
Tu voudrais faire de moi une épouse modèle
En accords parfaits avec tes idéaux,
Une poupée dont tu tires les ficelles,
Dont tu pourrais disposer à volonté,
Tu voudrais faire de moi une femme servile,
Désolée pour toi mais je n’ai pas le profil.
Au fond de moi envie d’harmonie parfaite,
Message d’espoir à toutes mes sœurs défaites,
Combattez l’iniquité, relevez la tête,
Au fond de moi envie d’harmonie parfaite.

Texte :Henri Allisio, Pauline Croze /Musique :Henri Allisio, Pauline C.Edition : Auteur Maximum

Livre lu et relu

« Le ravissement de Lol V. Stein était le seul livre qu'elle emportait partout, et toujours, depuis, elle le relisait, le recommençait, le reprenait à son début avec à chaque fois la peur du livre inconnu, la peur de la déception, la peur de l'ennui. Elle le relisait comme on lit un livre nouveau, passionnée, inquiète, et à la dernière page, elle pleurait, et avec les pleurs elle revenait à la première. Elle relisait avec un regard neuf, différent, et relire lui apportait la croyance d'une mort qui ne viendrait jamais, à cause de ça, à cause des mots sans cesse répétés avec la voix intérieure, la voix muette, la voix conquise, inventée, désirée. La voix du livre. La voix d'une femme qui lit le livre, cette voix dont le ton est celui-là même en accord parfait avec l'écriture, qui ne rompt pas le rythme, qui dit les phrases comme la vie, de cette voix toujours identique.
Il arrive parfois que l'on trouve un fossile dans la pierre et du bout des doigts on en caresse le relief. Il y a sur la pierre la marque de l'éternel et de l'immortel, pérennité du livre écrit, du livre relu. Jusqu'à la mort. Il n'y a pas de mort possible dans le livre qui continue de vivre après la mort des mots, après la dernière phrase, pas de mort possible à ça quand le livre est repris du début. »
Août, Sophie Lasserre – L'Arpenteur.

Barbara tome 1


Barbara est une jeune hippie, clocharde et alcoolique, que l'écrivain Yôsuke Mikura recueille dans la rue pour l'héberger chez lui. Leur cohabitation n'est pas sans heurt, l'homme est las des frasques de la jeune fille, de sa paresse, de ses beuveries, il la chasse souvent, puis part à sa recherche. Son besoin d'elle laisse perplexe, avant de comprendre qu'elle incarne une Muse nécessaire à la création de son nouveau livre, Mikura étant en panne d'inspiration.Dans le monde des lettres, l'écrivain est considéré comme un esthète raffiné. Ses livres sont des best-sellers, traduits à l'étranger. Il compte de nombreux admirateurs. Mais il est en fait affligé d'une tare fatale, au niveau psychique : c'est un malade avec des désirs sexuels anormaux ! Des hommes puissants souhaiteraient qu'il épouse leur fille, mais non. Concernant ce trouble compulsif des attirances sexuelles atypiques, l'histoire s'en occupe dans les premiers épisodes. Puis, le challenge de la création littéraire prend le pas. Barbara et Mikura forment un couple un tantinet masochiste, leurs scènes sont violentes, imbibées de whisky. Il n'y a pourtant pas d'impulsions amoureuses entre eux. C'est un équilibre fragile, une dépendance affligeante mais supportable. Barbara est une publication qui remonte déjà aux années 80, mais le style demeure dynamique et entraînant. Son auteur, Osamu Tezuka, est considéré comme un maître mangaka, cité en références. Il a écrit Barbara comme une pause entre deux oeuvres plus conséquentes (Ayako et Shumari) mais la série Barbara n'est pas à considérer en seconde classe. Les neuf épisodes de ce premier tome sont assez grisants, représentés comme une allégorie de l'art. Tezuka s'en explique dans sa postface, citant qu'il a été inspiré par l'opéra d'Offenbach, Les Contes d'Hoffmann. Il existe un deuxième tome que je vais découvrir bientôt, le personnage de Barbara, avec ses multiples défauts, a une bouille franchement attachante, qui gagne à être mise à nu.


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